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«Un moment d'intense humanité»

PAR LAURENCE DARDENNE

Mis en ligne le 13/09/2001

De New York à Washington, au surlendemain de l'avant-veille, chacun ressent les choses à sa façon. Sérénité revenue un temps pour les uns, contre-coup pour les autres. Émotion pour tous

TÉMOIGNAGES

«Nous vivons sur la Promenade. Nous avions la plus belle vue de New York qu'il soit possible d'avoir. Tout a changé. C'est fou. Plus rien n'est comme avant. On peut jeter à la poubelle toutes les cartes postales et en refaire de nouvelles. C'est irréel. Je pense qu'une telle monstruosité ne peut être réelle. Pour moi, les réalités qui sont fortes ne peuvent pas être réelles.»

Artiste peintre, mariée à un architecte américain et maman de deux fillettes, Constance Van Rollegem a déposé ses valises il y a quinze ans dans cette «ville exceptionnelle». Son époux et une de ses filles se trouvaient à quelques centaines de mètres de la catastrophe, alors qu'elle était à Brooklyn.

«Bien que les scènes étaient évidemment atroces, nous avons vécu un moment intense d'humanité. Alors que la plupart du temps, à New York, on ne peut pas marcher sur les pieds de quelqu'un sans qu'il vous lance un mot peu sympa, ce jour-là, les New-Yorkais ont fait preuve d'une tolérance exceptionnelle. Ils se sont contenus. Tout humain était respecté. Les gens se regardaient, heureux d'être là, vivants, à côté d'autres gens, vivants comme eux.»

Très vite, les initiatives de solidarité se sont mises en place avec une étonnante rapidité. Et la volonté que la vie reprenne son cours au plus tôt. Bien différente toutefois selon que l'on habite, que l'on travaille ou que l'on aille à l'école d'un côté de la 14e rue ou de l'autre. «Jusqu'à la 14e rue, la vie a repris normalement, enfin si l'on peut dire, car je crois que la vie ne reprendra jamais tout à fait normalement à New York avant très longtemps. Dès que l'on entendra une sirène d'ambulance ou de camion de pompiers, on ne pourra s'empêcher de repenser au travail extraordinaire réalisé par ces hommes. Et si certaines personnes sont déjà reparties au boulot, c'est vraisemblablement, et pour quelque temps encore sans doute, comme des zombies.»

Une réalité irréelle. Une normalité anormale. Tout semble aujourd'hui si étrange. «Ceux qui n'ont plus de câble, n'ont plus qu'une chaîne TV à regarder. Alors que l'on est généralement surinformé, cette fois, on se trouve comme un peu coupé de tout. Quand il y a un gros orage, la télévision en parle pendant des heures, à croire que c'est la fin du monde et maintenant que la situation est catastrophique, on est fort dépourvu. C'est très bizarre, mais ce n'est peut-être pas plus mal. Personnellement, cela me permet de reprendre mon souffle, pour autant que je sache le minimum indispensable. Rester à la maison à regarder les images télé n'est pas une solution. Au lendemain des événements, nous avons d'ailleurs contacté nos amis et nous sommes allés faire un grand pique-nique avec les enfants dans le parc, après avoir donné aux pompiers des T-shirts et des chaussettes, comme on nous l'avait demandé...».

Du côté de Washington, pour Pierre-Olivier (Voir La Libre des 12 et 13 septembre), «les dernières 24 heures ont été plus difficiles que les moments qui ont suivi l'attentat. L'ambiance à Washington reste assez tendue: des blindés légers aux carrefours, des policiers dans les rues équipés de mitraillettes, de gros hélicoptères de transport, véritables «bananes volantes» qui sillonnent le ciel. La présence de l'armée ainsi que les images télé nous rappellent sans cesse la tragédie. Alors que je circulais ce matin, près d'une demi-douzaine de camions de pompiers encerclaient un bâtiment sur la 15e rue. Quand on sait que la Maison Blanche se situe en face de la 16 e , on ne peut s'empêcher de se demander quel drame est à nouveau en train de se dérouler. L'histoire des uniformes de pilotes d'American Airlines volés en Italie et qui n'ont apparemment pas été utilisés pour ces attentats n'est pas rassurante. Je devrais normalement prendre l'avion pour Bruxelles d'ici quelques semaines et, pour la première fois, je ne suis pas trop enthousiaste à l'idée de monter à bord d'un avion américain reliant la Maison Blanche au quartier général de l'OTAN.»

Puis, il y a les histoires qui circulent. «Tout le monde semble connaître quelqu'un qui travaille dans le World Trade Center. La nièce de la nounou d'Emily qui, par chance, se trouvait en réunion à l'extérieur. Des confrères de mon épouse avocate, Beth, qui, heureusement ce jour-là interrogeaient des candidats à Chicago. La marraine de ma fille qui, le soir de l'attentat, devait loger au WTC. Un ami qui travaille dans le WTC et qui, mardi justement, est arrivé en retard au boulot...»

Aux histoires personnelles, s'ajoutent les récits judicieusement choisis par la presse. Des histoires héroïques, comme celle de ces jeunes qui ont descendu une femme en chaise roulante du 68e étage et ont réussi à sortir de la tour juste avant qu'elle s'écroule. Ou des histoires dramatiques comme celle de cette infirmière d'un hôpital du bas de la ville qui communiquait par e-mail avec son mari juste après l'impact du premier avion. Au moment où le courrier électronique a été interrompu, elle a levé la tête et a vu s'écrouler le bâtiment où travaillait son mari. «Toutes ces histoires n'arrêtent pas de circuler, à la radio, à la télé, dans les journaux, au bureau... Même les journalistes à la télé ont les yeux rouges de fatigue et de tristesse. Et cela ne semble pas être du cinéma!

© La Libre Belgique 2001

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