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JO de Pékin

Paris s'est enflammée

BERNARD DELATTRE

Mis en ligne le 08/04/2008

Malgré un énorme dispositif de sécurité, le parcours de la flamme olympique a été on ne peut plus chaotique dans la Ville Lumière. La torche a même été brièvement éteinte. Vu la tension, les relais ont finalement dû être écourtés.
CORRESPONDANT PERMANENT à PARIS

Le passage de la flamme olympique à Paris sera une grande fête pour le peuple chinois et le peuple français !" Le moins que l'on puisse dire, c'est que cette prophétie, énoncée dès lundi matin sur une radio française par un diplomate de l'ambassade de Chine à Paris, ne s'est pas du tout réalisée. Au contraire, les 28 kilomètres parcourus dans la Ville Lumière par la flamme olympique ont plutôt tenu du chemin de croix.

Et pourtant, le dispositif de sécurité mis en place pour l'occasion était d'une ampleur sans précédent pour un événement sportif : 3 000 policiers, gendarmes et pompiers déployés sur terre, dans les airs et sur les eaux de la Seine. Ainsi, dès le début de la matinée, l'accès à la Tour Eiffel, lieu du départ du relais, avait été complètement bouclé depuis l'esplanade du Trocadéro, où s'étaient réunis des milliers de manifestants pro-tibétains.

Dans la forêt à dominante jaune des drapeaux tibétains, se détachaient plusieurs couleurs. Le brun grisé et sinistre des pancartes stigmatisant "les Jeux de la Honte", appelant l'opinion à garder "les yeux ouverts" sur "un génocide culturel", voire comparant deux époques : "JO 2008 Pékin = JO 1936 Berlin". Pancartes nombreuses aussi à détourner le fameux symbole des anneaux, reconvertis en cercles de fils de fer barbelé ou en impacts de balles. Autre couleur : le blanc des bandeaux noués au front de manifestants, sur lesquels était souvent inscrit le nom du dissident chinois Hu Jia. Le safran des toges de moines bouddhistes, grelottant sous le froid. Le rouge écarlate de la tache de sang peinte à la place du Tibet sur une grande carte de Chine déployée sur une banderole. Le rouge aussi des blessures de Tibétains torturés dont les photos étaient exhibées sur les calicots.

A la tribune, deux anciennes prisonnières politiques tibétaines, douze ans de prison chacune pour avoir participé à des manifestations pacifiques, ont raconté leur calvaire dans un silence de mort. Puis le député UMP Lionel Lucca - qui, la semaine dernière, avait traité de "collabo" le ministre Kouchner pour son recours continuel à l'expression "nos amis chinois" - a dénoncé "les courbettes" face à Pékin, accablé "le silence des lâches" et raillé une torche olympique "bunkérisée". Une huée assourdissante s'est alors élevée du parvis des droits de l'homme, au moment précis où la tour Eiffel s'illuminait et clignotait en signal du départ du relais de la torche. Leur colère contenue par les rangs serrés de CRS et de barrières Nadar, les manifestants, blêmes, n'ont pu qu'envoyer des fumées d'encens et de feux de Bengale vers la tour de métal.

"Il ne faut pas que cette mobilisation s'épuise au lendemain des JO, quand les lampions seront éteints !", a exhorté le député Vert Noël Mamère. "C'est toute l'Europe qui doit se lever et résister !", a renchéri le député belge Denis Ducarme, venu annoncer à Paris le dépôt au Parlement belge d'une proposition de loi en faveur du boycott par la Belgique de la cérémonie d'ouverture des Jeux. L'actrice Jane Birkin a à peine eu le temps d'appeler Nicolas Sarkozy à être aussi ferme qu'Angela Merkel sur les droits de l'homme que, sur l'esplanade, s'est répandue comme une traînée de poudre l'annonce de la "mise à l'abri" de la flamme, saluée par une immense ovation.

En effet, dès le départ du relais, alors que la torche était encore sur la tour Eiffel, un premier opposant, élu écologiste parisien, a tenté de barrer son passage. Puis, sur plusieurs centaines de mètres, d'innombrables manifestants ont voulu franchir les barrages, se sont allongés sur la chaussée pour empêcher le passage du cortège, voire ont tenté de s'emparer et d'éteindre la flamme. Débordés, les organisateurs ont alors décidé de mettre pour la première fois la torche "à l'abri" dans un bus. Ce dernier a ensuite été bloqué dans un tunnel par les manifestations. Pendant vingt minutes, notamment sous les yeux médusés du judoka David Douillet, la torche a même dû être éteinte, pour une obscure "raison technique".

Successivement sortie du bus, quand la pression de la foule hostile se relâchait, puis remise à l'abri, quand la forêt de drapeaux jaunes l'approchait de trop près, la torche olympique, pendant plusieurs heures, a vécu un véritable parcours du combattant dans les rues de Paris.

Un premier drapeau noir de l'ONG Reporters Sans Frontières, avec les anneaux olympiques remplacés par des menottes, a été déployé sur la tour Eiffel. Puis deux autres aux environs de l'Arc de Triomphe. Sur le passage de la torche, des échauffourées ont éclaté entre pro-Chinois et opposants. Les Champs-Élysées n'ont pu être descendus sans encombre par le cortège qu'au prix de nombreuses et incessantes interventions des forces de l'ordre.

En milieu d'après-midi, en plein centre-ville, la tension est encore remontée d'un cran. Aux abords du jardin des Tuileries, la torche a dû être à nouveau rentrée dans le bus. Puis les cérémonies à l'Hôtel de Ville ont été annulées à la demande de l'ambassade de Chine, une énième banderole noire y ayant été déployée par les opposants - avant une autre, plus spectaculaire encore : suspendue au sommet de la cathédrale Notre-Dame. Devant l'Assemblée nationale, au passage de la torche, plusieurs dizaines de députés ont scandé des slogans en faveur des droits de l'homme. Vu la tension, les organisateurs ont finalement déclaré forfait. Les derniers relais ont été supprimés. Et c'est en bus que la torche olympique a été convoyée jusqu'au point final de son parcours, le stade Charléty, aux confins de la ville. Où elle a été accueillie par des huées.

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