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sommet européen - entretien

"Le "non" irlandais ne peut pas bloquer l'Europe"

Olivier le Bussy

Mis en ligne le 19/06/2008

Le Premier ministre belge s'apprête à vivre son premier sommet européen. Un sommet de crise pour des Vingt-sept, sonnés par le "non" irlandais au Traité de Lisbonne. Et confrontés à la grogne des citoyens face à la flambée des prix.

entretien

Marquez pas de chance pour Yves Leterme. Déjà confronté à une situation politique intérieure tendue et complexe, le "fonctionnaire (du Parlement) européen en congé", comme il se décrit, devenu Premier ministre belge va effectuer sa grande entrée dans le club des chef d'Etat et de gouvernement des Vingt-sept alors que le rejet irlandais du Traité de Lisbonne risque de plonger l'Union européenne dans une nouvelle crise. Sans compter que cette dernière apparaît bien démunie pour rassurer ses citoyens et mettre en oeuvre des mesures permettant d'atténuer l'escalade des prix de l'énergie.

Ça commence bien. Votre premier sommet européen sera un sommet de crise.

Je n'y suis pour rien (sourire).

Quelles sont, d'après vous, les raisons de ce "non" irlandais au Traité de Lisbonne ?

Elles sont complexes et multiples. Mais je pense que l'Europe est devenue tellement évidente qu'on réalise trop peu qu'avoir 65 ans d'absence de conflits meurtriers à grande échelle sur le territoire de l'Europe occidentale est un acquis, comme le sont le pouvoir d'achat, la protection sociale et la libre circulation. Les responsables européens auraient intérêt à souligner, à expliquer ces acquis de l'Union européenne. Et particulièrement en Irlande qui a beaucoup profité de l'intégration européenne, des régimes spécifiques, et des fonds structurels pour améliorer et réformer son économie. Et que constate-t-on quand on regarde les résultats du référendum ? Que la moitié des gens ne se sont pas déplacés pour aller voter. Cela montre qu'il faut gagner l'Europe jour après jour, dans chaque Etat membre.

Deuxièmement, certaines lacunes dans la gestion des affaires publiques, certains méfaits du libre-échangisme sont toujours mis sur le dos de l'Europe. Les responsables politiques nationaux devraient avoir le courage de prendre une part de responsabilité. Ça a été notre cas dans les années 90 en Belgique, lorsque l'assainissement des finances publiques a été essentiellement motivé par les critères de Maastricht. Certains problèmes économiques en Irlande - crise de l'immobilier, hausse du chômage - ont été mis sur le dos de l'Europe. Il faut ajouter l'effet des tabloïds britanniques qui ont publié des histoires très farfelues sur le compte de l'Europe, dans des domaines où elle n'a aucune influence, comme la politique familiale. Et naturellement, c'est un vote sanction pour le gouvernement irlandais.

Faudrait-il s'abstenir des référendums sur ce genre de sujet ?

On ne peut pas toujours tout soumettre au référendum. Quand on pose une question aux citoyens sans expliquer exactement de quoi il s'agit, ça conduit souvent à un résultat prévisible. Il faut rappeler que le Traité de Lisbonne, c'est essentiellement la réforme des institutions.

Ce n'est pas un sujet très porteur pour les citoyens...

Le traité de Nice l'était aussi. Quand on va voir une voiture au salon de l'auto, certains ouvrent le capot pour voir comment ça fonctionne, les autres se contentent de constater que c'est une belle voiture, confortable, et ne se posent pas la question de savoir comment fonctionnent les cylindres et les blocs de freins. Ce traité, c'est regarder ce qui se passe sous la carrosserie et voir comment on peut améliorer le fonctionnement du moteur.

Les "nonistes" irlandais ont également défendu l'idée que le fonctionnement de l'UE était trop peu démocratique. A raison ?

Le Parlement européen a plus d'influence que le Parlement belge. Les eurodéputés sont élus et ont une assise démocratique plus large. De plus le Traité de Lisbonne renforce le pouvoir et le rôle du Parlement européen.

Vous avez plaidé, comme d'autres dirigeants européens, pour que l'on poursuive le processus de ratification dans les autres Etats membres, en dépit du "non irlandais"... Pour mettre la pression sur l'Irlande ?

C'est une question de leadership. Nous devons donner le signal que 26 Etats membres veulent ce traité, qui est une bonne chose pour l'UE, qui donne plus de représentativité, de transparence et de démocratie. C'est un choix politique que nous voulons assumer. Si 26 des 27 Etats membres d'une construction européenne de 500 millions d'habitants disent oui à Lisbonne, je pense que les Irlandais ne peuvent pas prendre l'UE en otage. Nous discuterons jeudi soir de la manière concrète de trouver des solutions. La balle est dans le camp des Irlandais. M. Cowen (le Premier ministre irlandais - NdlR) doit nous expliquer comment il voit les choses à partir de la situation qui a été créée, mais on ne peut pas empêcher l'Europe d'avancer. Et si la République tchèque, dont le président a déclaré que le Traité était "mort", ne le ratifie pas ? Chaque refus ou décision négative rendrait la situation plus difficile. Mais je pense que le bon sens va l'emporter en République tchèque. C'est aussi le but du conseil de ces jeudi et vendredi : montrer que les 26 autres pays appuient le Traité de Lisbonne. Où en est le processus de ratification en Belgique, à ce propos ? On a à peu près terminé le travail au niveau de six des sept Parlements. Le seul où il y a encore quelques problèmes est le Parlement flamand où l'aménagement du test de subsidiarité (des propositions de législation européennes, sur lesquels les parlements nationaux ont un droit de regard accru - NdlR) et la répartition des points sur les diverses entités fédérées posent encore question. Il faut encore des modifications au niveau des lois fédérales, tant à la majorité simple qu'à la majorité qualifiée, mais sur le fond il n'y a pas de problème. Prenons l'hypothèse d'un scénario catastrophe. Tous les Etats membres ne ratifient pas Lisbonne et/ou l'Irlande dit "non" lors d'un éventuel second référendum. Qu'est-ce qu'on fait ? On se contente du Traité de Nice ? Je ne veux pas, aujourd'hui, évoquer un scénario catastrophe. Il faut en tout cas garder le potentiel du Traité. Ces réformes sont nécessaires pour faire fonctionner l'Union. Il faut conserver cet acquis, déjà un peu dilué par rapport à ce qui était dans la constitution européenne. Quand les Danois ont dit "non" à Maastricht en 92 et les Irlandais "non" à Nice en 2001, on n'a pas renégocié les traités. Mais on l'a fait après le "non" français au traité constitutionnel. C'est la politique du "deux poids, deux mesures" ? Ici, c'est plus difficile de renégocier, parce que le Traité couvre toute une série de domaines dont la réforme des institutions. Et de toute façon, on peut renverser l'argument : si les Irlandais avaient de vrais problèmes, ils pouvaient les mettre sur la table. Je ne souhaite pas de renégociation. Si la situation ne se débloque pas, peut-on imaginer une Europe à deux vitesses - elle l'est déjà en partie - avec des Etats qui avanceraient ensemble dans certains domaines et d'autres non ? Il faut être extrêmement prudent. A 27, on voit déjà le phénomène de géométrie variable. Il faut aussi voir où est la limite du fairness. Si certains ne prennent que les avantages de l'UE sans en supporter les charges, ça devient difficile à supporter. L'UE replonge dans les problèmes institutionnels, alors que ses citoyens sont victimes de la hausse des prix de l'énergie. Que peut y faire l'Europe, concrètement ? L'Union a très peu d'emprise sur la prise de décision concernant le prix du baril. D'ailleurs dans ce cadre, il faut souligner que l'intégration européenne et l'appréciation de l'euro vis-à-vis du dollar a permis d'atténuer la hausse des prix du pétrole de l'ordre de 40 pc. C'est déjà une preuve de l'utilité de l'Europe. L'UE peut tout faire pour améliorer le fonctionnement des marchés, mais l'augmentation des prix du pétrole, c'est l'affaire des pays producteurs et la loi de l'offre et la demande. Cela étant dit, nous n'avons pas d'autre choix que diminuer la consommation, économiser l'énergie, investir dans des modes de transports et de logements moins énergivores. Je souscris d'ailleurs aux propositions de la Commission européenne pour réduire les émissions de CO2 pour autant que l'effort soit également réparti entre les Etats membres. Même à l'objectif de 10 pc de consommation de biocarburants à l'horizon 2020 ? On doit poursuivre cet objectif de 10 pc, mais le secteur ne se porte pas bien chez nous et au niveau de la consommation pour les particuliers, certaines choses ne fonctionnent pas. De plus, les produits de base à partir desquels on obtient ces biocarburants sont aussi des produits alimentaires. Et là, je m'interroge au point de vue éthique, au moment où les prix de l'alimentation augmentent. Faut-il investir dans des domaines et participer à l'augmentation des prix agricoles ? Cependant, je crois que les propositions de la Commission concernant les biocarburants de deuxièmes générations sont de bonnes propositions. Pour revenir à la hausse des prix du gasoil, que pensez-vous de la proposition de baisse de la TVA proposée par Nicolas Sarkozy ? Moi, je suis avant tout pour des mesures à long terme qui renforce le pouvoir d'achat des moyens et faibles revenus. Il y a 15, 20 ans, on a réalisé qu'il fallait baisser le coût du travail. Et pour garantir les budgets nécessaires pour maintenir la sécurité sociale, on a dit que la diminution des recettes de la taxation du travail serait compensée par l'augmentation de la taxation de la consommation, notamment pour l'énergie. Il faut continuer dans cette voie. Pour baisser TVA de 21 à 6 pc au sein du Conseil, il faut l'unanimité et on ne l'aura pas. Quels sont les autres grands chantiers auxquels l'UE doit ouvrir en priorité ? L'empreinte du modèle rhénan des 50,60 dernières années qui allie développement économique impressionnant, grâce au marché unique, avec une sécurité sociale et une solidarité interpersonnelle est un acquis fantastique d'après-guerre. Il faudrait maintenant contrebalancer la dimension très économique et libre-échangiste de l'UE et veiller que dans le domaine de la protection sociale, on puisse aller de plus en plus vers un système européen de solidarité interpersonnelle. L'autre aspect à creuser est la politique européenne de la Défense : il faut développer le pôle européen, en bonne intelligence avec l'Otan. Les propositions de Nicolas Sarkozy (la France présidera l'UE au second semestre 2008 -NdlR) vont dans le bon sens. L'UE vient de se doter de règles communes d'expulsion des étrangers illégaux (p.9). Est-ce vraiment ce qu'attendent les citoyens européens ? Moi, j'espère que la présidence française de l'UE mène à une approche un peu moins répressive et restrictive. Naturellement, il y a lieu de travailler ensemble pour parvenir à des accords de retour. La politique de migration est un de ces exemples où une approche intégrée est la voie à suivre. Mais l'évolution de notre économie pose inévitablement la question d'une immigration économique. Tout autre chose, à présent : la Commission se penche sur la compatibilité du wooncode flamand et des dispositions ne permettant qu'aux personnes parlant le néerlandais d'acquérir des terrains à bâtir de Zaventem avec la législation européenne. Vous avez discuté de ce sujet avec le président Barroso ? J'ai expliqué au président Barroso que le wooncode était une compétence régionale dont le but est l'intégration sociale. Juridiquement, c'est très important de souligner qu'on ne refuse pas quelqu'un qui ne fait pas preuve d'une connaissance suffisante d'une des langues. Zaventem, c'est différent. J'ai confié mes pensées à M. Barroso, un point c'est tout. Mais si elle juge qu'il y a un problème, la Commission fera ce qu'elle doit faire. Guy Verhofstadt rêvait des Etats-Unis d'Europe. Êtes-vous également un fédéraliste convaincu ou votre vision de la construction européenne est-elle plus pragmatique ? Je crois que chaque Belge qui aime vraiment son pays et veut oeuvrer à ce qu'il soit prospère à l'avenir est par définition un fédéraliste européen. J'en ai toujours été moi-même très partisan, mais c'est un long chemin.

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Repassez à la mi-octobre

Rendez-vous en octobre : plus que des scénarios pour sortir l'Union de l'ornière dans laquelle l'ont embourbée les Irlandais en rejetant le traité de Lisbonne, c'est une courte période de réflexion que les chefs d'Etat et de gouvernement européens, réunis jeudi et vendredi à Bruxelles, s'apprêtent à décider. "La situation est trop tendue, il serait dangereux d'aller plus loin maintenant", note un haut diplomate. Les Irlandais le prendraient mal. Les Vingt-sept mettront leur dîner de jeudi soir à profit pour écouter le Premier ministre Brian Cowen expliquer les raisons du "non", avant de voir, ensemble, comment aller de l'avant. "Avoir un sommet juste après le référendum permet d'éviter que les réactions aillent dans tous les sens", ajoute le diplomate. Personne n'envisage pour l'heure de renégocier le traité, contrairement à ce que l'Union a fait après les "non" français et néerlandais. Quand les Irlandais avaient rejeté le traité de Nice en 2001, leurs dirigeants avaient adopté, lors du sommet européen de Séville en 2002, une déclaration destinée à les rassurer sur le maintien de la neutralité de l'Etat. L'une des idées serait de trouver l'un ou l'autre aménagement, tout en poursuivant le processus de ratification du traité, avec l'espoir que Prague ne l'enterre pas entre-temps. Face à la crise, les Européens tenteront aussi de prouver qu'ils s'intéressent aux problèmes des gens - selon la formule consacrée -, comme la gestion de l'immigration ou la flambée des prix. Mais, si des mesures à moyen et long termes sont bien envisagées, aucune disposition à court terme ne semble pour l'instant programmée. La Belgique, elle, mettra l'accent sur la nécessité d'investir plus d'aide publique au développement dans l'agriculture. Et, dans un tout autre registre, essayera de faire rappeler l'importance pour l'avenir européen de la Serbie de coopérer avec le Tribunal pour l'ex-Yougoslavie.

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