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colombie

Betancourt: Les Farc mises en "Echec"

jean-Hébert armengaud

Mis en ligne le 04/07/2008

Minutieusement élaborée, l'opération "Echec" menée par l'armée colombienne fut un modèle du genre. Les quinze otages ont pu être libérés sains et saufs. La réussite de cette mission est également un coup dur pour les Farc.

récit

Correspondance particulière

Une opération "parfaite", "impeccable", "extraordinaire". Les mots sont ceux d'Ingrid Betancourt, aux mains des Farc depuis le 23 février 2002, libérée mercredi soir avec 14 autres otages. L'armée colombienne a en effet de quoi se féliciter. Sans tirer un coup de feu, "sans une égratignure" selon le mot du ministre de la Défense, elle a réussi un coup de maître, le coup le plus dur jamais porté à cette guérilla d'extrême gauche qui sévit en Colombie depuis les années 60. L'opération, baptisée "Echec" par les militaires, menace même d'être un échec et mat pour les Farc. Une opération plus basée sur le renseignement que sur la seule force militaire.

13 h 30, mercredi (20 h 30 à Paris). Le président colombien Alvaro Uribe est en hélicoptère, survole le rio Magdalena et des zones touchées récemment par des inondations. Le téléphone de son aide de camp sonne. C'est le ministre de la Défense, Juan Manuel Santos : "Président, c'est fait." Le président attendait ce coup de fil. Il se tourne vers les conseillers qui l'accompagnent : "Messieurs, nous venons de libérer Ingrid Betancourt, onze autres compatriotes et les trois Américains" , Mark Gonsalves, Thomas Howe et Keith Stannsen, enlevés en 2003 alors qu'ils travaillaient contre le trafic de drogue pour une officine privée sous traitante du département de la Défense. Alvaro Uribe sourit, ce qui n'arrive pas souvent à cet homme austère.

A la Défense, le premier communiqué est envoyé aux médias : l'opération "Echec", "opération spéciale de renseignement [...] qui entrera dans l'histoire pour son audace et son efficacité" a réussi à "infiltrer" et à désinformer le 1er Front des Farc, particulièrement chargé de la surveillance d'une partie des otages. Grâce à des membres des Farc "retournés" par l'armée - sans doute en échange d'immunité et d'argent -, les services de renseignements ont réussi à faire croire à ce Front qu'Alfonso Cano, le chef des Farc, réclamait un transfert des otages, censé se faire sous couvert d'une ONG internationale. Les deux hélicos de la supposée ONG étaient en fait des appareils de l'armée camouflés. Persuadés d'obéir aux ordres de leurs supérieurs, les gardiens des otages sont tombés dans le piège.

En plus de ses espions au sein des Farc, l'armée aurait directement établi un contact par téléphone satellitaire avec Gerardo Ramirez, "Cesar", le commandant du 1er Front. Un militaire imitait la voix d'Alfonso Cano, se faisant passer pour lui, aidé par les distorsions sonores du téléphone. En fait, le piège tendu s'inspirait directement d'une tactique employée en 2002... par les Farc elles-mêmes. Le 11 avril de cette année-là, la guérilla enlève d'un seul coup douze députés du parlement régional du Valle du Cauca, en pleine ville de Cali. Les guérilleros s'étaient fait passer pour des policiers chargés, après une alerte, d'assurer la sécurité des députés, qui les ont suivis sans rien soupçonner...

Selon le chef d'état major des armées, le général Fredy Padilla, l'opération "Echec" aurait mûri depuis plus d'un an, depuis que le policier John Frank Pinchao, otage des Farc, s'est échappé de leurs griffes, en mai 2007. Son debriefing de plusieurs semaines a permis à l'armée d'en savoir plus sur ce 1er Front des Farc. Mais depuis quand Bogota a-t-elle infiltré le coeur des Farc - jusqu'au Secrétariat, l'instance suprême de la guérilla, affirme le ministère de la Défense ? Le 23 mai, c'est le ministre lui-même qui annonçait la mort du fondateur des Farc : "Selon une source haut placée qui ne nous a jamais failli", Manuel Marulanda était décédé à 80 ans deux mois plus tôt et la guérilla tentait de garder le secret. La source "haut placée" restera aussi sans doute secrète, bien que rémunérée, comme le sont systématiquement les "retournés" des Farc : ainsi, début mars, "Rojas", le garde du corps d'Ivan Rios, un des sept membres du Secrétariat, avait touché 1,7 millions d'euros après avoir tué son chef.

Mercredi, 4 h du matin. Ingrid Betancourt se réveille dans le campement des Farc, dans cette région tropicale du Guaviare, dans le sud-est du pays. Le campement a été parfaitement localisé par l'armée le... 20 février. Ce jour-là, sans se faire repérer, des membres de la force spéciale Omega, spécialisée dans la lutte anti-Farc, se sont approchés d'assez près pour voir se baigner dans un rio les trois Américains. Les otages sont à portée de main. Mais l'armée n'intervient pas : il ne faut pas mettre en danger la vie des otages. Et puis, les préparatifs de l'opération "Echec" sont sans doute déjà bien avancés. Pas question de prendre de risques. Ingrid Betancourt se lève et prie.

5 h du matin. La femme politique franco-colombienne écoute radio Caracol, l'émission "La voix des séquestrés", à travers laquelle les familles envoient des messages à leurs proches retenus en otage par la guérilla. "J'ai entendu ma mère qui s'apprêtait à prendre un avion pour la France, j'ai entendu ma fille Mélanie qui me disait qu'elle partait pour la Chine, j'ai entendu mon ex-époux, le père de mes enfants, Fabrice, qui me disait qu'il y avait une photo de moi sur le sommet du mont Blanc en France." Les gardiens demandent aux otages de faire leurs paquetages. Puis "ils nous ont fait attendre toute la matinée, en nous disant qu'ils ignoraient ce qui allait se passer".

13 h 10. Les deux hélicoptères s'approchent. Un seul va atterrir, avec six hommes à bord. Ils descendent. "Des personnages absolument surréalistes, avec des logos, des choses qui certifiaient qu'ils étaient des délégués de je ne sais pas quoi...", mais qui semblent bien s'entendre avec les Farc. Les otages sont menottés et embarqués dans l'hélico pour leur soi-disant transfert. Sont également montés à bord le commandant "Cesar" et un de ses lieutenants. Les militaires jouent toujours leurs rôles "d'humanitaires". Ce n'est qu'une fois que l'hélico décolle qu'ils entrent en action. "Tout à coup, continue Ingrid Betancourt dans son récit, quelque chose s'est passé et puis j'ai vu le commandant qui avait été si cruel avec nous durant tant d'années, tout nu, les yeux bandés. Le chef de l'opération a crié : "Nous sommes de l'armée : vous êtes en liberté." L'hélicoptère a failli tomber tellement nous avons sauté de joie, tellement nous avons crié et pleuré, nous n'arrivions pas à le croire." Peu après 14 h. Les deux hélicos arrivent à San José del Guaviare, la capitale du département. Les ex-otages montent à bord d'un avion militaire pour se diriger vers la base de Tolemaida où les attend un avion présidentiel pour les conduire à Bogota. Sauf les trois Américains, embarqués directement vers leur pays. Ce qui laisse à penser que Washington était au courant. Les Etats-Unis ont-il participé à l'opération "Echec" ? L'ambassadeur américain a parlé de "collaboration étroite" , aussitôt démenti par le ministre de la Défense colombien qui parle d'une "opération à 100 pc colombienne" . Pas question de minimiser le plus gros succès d'Alvaro Uribe...

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