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Liberté
Les Européens bientôt tous "fichés"?
AFP
Mis en ligne le 11/09/2008
Recours à l'ADN, biométrie, création de vastes bases de données policières, comme en France: le "fichage" s'étend en Europe, et les défenseurs des libertés dénoncent le glissement vers une "société de surveillance" au nom de la lutte contre le terrorisme ou l'immigration.
Dans la foulée du 11 septembre 2001, nombre de pays, comme la Grande-Bretagne, frappée elle aussi par des attentats islamistes, l'Allemagne, l'Italie, mais aussi les nations scandinaves, réputés pour leur souci du respect des droits de l'Homme, ont durci leur législation anti-terroriste.
Cette évolution alimente depuis un débat récurrent: jusqu'où les démocraties peuvent-elles aller pour se protéger sans menacer les droits fondamentaux de leurs citoyens?
En France, c'est la création d'un super-fichier de police baptisé "Edvige" qui suscite depuis des jours une intense polémique. Sous ce prénom un peu désuet, se cache une nouvelle base de données qui permettrait de ficher des centaines de milliers de personnes, dès l'âge de 13 ans, "susceptibles de porter atteinte à l'ordre public" en recensant notamment des données d'ordre privée qui iraient jusqu'à l'orientation sexuelle.
Ses détracteurs voient dans "Edvige" un projet "liberticide" et l'ont qualifiée de "Big Sister", en référence au monde totalitaire dépeint par l'écrivain George Orwell. "La France est certainement le pays en Europe qui a le plus grand nombre de fichiers de sécurité, puiqu'on en recenserait une quarantaine", dont Cristina, un fichier anti-terroriste secret, explique Jean-Claude Vitran de la Ligue des droits de l'Homme (LDH).
Mais pour cet expert, la France n'est pas un cas isolé: "à l'échelle européenne, la tendance générale est de se diriger vers plus de surveillance".
En Suède, une loi récente très controversée autorise la surveillance des messages électroniques et des appels téléphoniques au nom de la sécurité nationale. Cette loi "permet de contrôler n'importe qui sans qu'il y ait le moindre soupçon d'un crime", a accusé la députée de gauche Alice Aastroem.
En Allemagne, les services de renseignements intérieurs ont depuis quelques années des pouvoirs d'accès accrus aux données personnelles. La Grande-Bretagne dispose d'un registre d'empreintes génétiques qui passe pour le plus large au monde, couplé à un vaste réseau de vidéo-surveillance.
Si chaque pays a ses propres pratiques, cette volonté de disposer d'un nombre accru de données est aussi en marche à l'échelle de l'Europe. En mai 2005, sept pays (Belgique, Allemagne, Espagne, France, Luxembourg, Pays-Bas et Autriche) ont signé le traité de Prüme, qui permet l'échange de fichiers ADN, d'empreintes et de données dans le cadre d'enquêtes policières. Mais les experts font remarquer qu'aucun cadre législatif ne fixe les règles de protection de ces données.
L'an dernier, un ministre français avait suggéré que tous les citoyens européens seraient mieux protégés "si on prenait leur ADN dès leur naissance". Pour Sven Lüders, sociologue et porte-parole de l'Union humaniste (HU), une ONG de défense des droits des citoyens en Allemagne, on entre dans l'ère du "soupçon général". "Avant, on enquêtait sur quelqu'un parce qu'on avait un soupçon concret. Maintenant, les autorités n'ont plus besoin de se justifier", explique-t-il. "Est ce qu'on est obligé de ficher les gens, y a-t-il en France 66 millions de personnes potentiellement dangereuses?", renchérit Jean-Claude Vitran.
Face au tollé contre "Edvige" le président Nicolas Sarkozy a dû reculer, et les dispositions les plus critiquées devraient être abandonnées. Confrontés à un glissement vers une "société de surveillance", les "citoyens européens auront peut-être le réflexe de se dire que leurs libertés privées sont essentielles", espère M. Vitran.
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