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Etats-Unis - présidentielle
Los Obamanos du Nouveau-Mexique
Philippe Paquet
Mis en ligne le 04/11/2008
Reportage
ENVOYÉ SPÉCIAL À SANTA FE (NOUVEAU-MEXIQUE)La Plaza de Santa Fe a vu passer du monde au cours des quatre siècles écoulés - le chef-lieu de l’actuel Nouveau-Mexique fut fondé par les conquistadores espagnols en 1610. Aboutissement du Santa Fe Trail, elle voyait arriver les caravanes chargées de marchandises du Missouri dans une grande excitation populaire. "Los Americanos!", s’écriaient les badauds, rapporte le naturaliste et explorateur Josiah Gregg, auteur du fameux "The Commerce of the Prairies", récit de ses aventures quand il descendait et remontait la piste au milieu des années 1800.
Aujourd’hui, "The Plaza" est le point de mire des légions de touristes qui se ruent sur la cité toujours largement bâtie en pisé, ou en imitation terre battue. Plus personne ne salue leur arrivée par des cris, mais dans les jardins de coquettes résidences secondaires ou aux vitrines des magasins, des affichettes proclament en ce début novembre: "Los Obamanos".
Santa Fe et le nord-est du Nouveau-Mexique semblent acquis au candidat démocrate. Plus largement, c’est tout l’Etat qui devrait voter ce mardi pour le sénateur de l’Illinois. Si les sondages voient juste, en tout cas, car le Nouveau-Mexique est sans doute le plus versatile et le plus imprévisible des Etats de l’Union. En 2004, George W.Bush l’avait emporté avec un écart de 0,79 pc des voix. Et en 2000, Al Gore n’avait gagné qu’avec une avance de 0,06 pc!
Pour brouiller un peu plus le Santa Fe Trail et les pistes en général, la mobilisation politique croît plus vite que la population au Nouveau-Mexique, en particulier dans le comté de Santa Fe. Lors de la dernière présidentielle, le taux de participation y avait augmenté de 34 pc par rapport à l’élection précédente, alors que le nombre d’habitants n’avait progressé, dans l’intervalle, que de 7 pc. C’est dire si ici on prend la politique au sérieux.
Hillary contre Barack
Le camp Obama a d’emblée mesuré l’enjeu. Les récoltes de fonds en disent long sur l’engagement du candidat: près de 2millions de dollars amassés ici au cours de la campagne, cinq fois plus que son rival républicain! Il le fallait, non seulement pour battre John McCain, mais pour imposer le sénateur noir dans le cœur des hispanophones qui représentent près de la moitié de la population - la plus forte proportion de tout le pays. Les primaires démocrates avaient, en effet, elles aussi révélé les hésitations et les divisions propres au Nouveau-Mexique: Hillary Clinton y avait battu Barack Obama, mais de 0,8 point seulement
"Land of Enchantment", surnomme-t-on le Nouveau-Mexique. Pour l’heure, il enchante surtout les politologues qui ne sauraient rêver Etat plus parfaitement coupé en deux: le gouverneur, Bill Richardson (lui-même un "Latino", de mère mexicaine et de père nicaraguayen, qui fut l’ambassadeur aux Nations unies de Bill Clinton), est démocrate, tout comme un des deux sénateurs et un des trois députés. Au plus haut niveau, cela donne donc trois contre trois.
Terre promise républicaine
C’est un paradoxe car cet Etat, comme d’autres à forte population hispanique, a tout d’une terre promise pour les Républicains. Un samedi matin, à Taos, à une centaine de kilomètres au nord de Santa Fe, une dizaine de personnes s’affairent à nettoyer la belle église en pisé de Saint François d’Assise avant les messes du dimanche. Cette ferveur religieuse, empreinte d’authenticité, devrait prédisposer une large frange de l’électorat à préférer le conservatisme moral des Républicains au libéralisme permissif des Démocrates. Comment un bon catholique latino pourrait-il tolérer les positions du parti de Barack Obama sur l’avortement ou l’union homosexuelle?
C’est oublier deux questions qui transcendent aujourd’hui toutes les autres: la crise économique, bien sûr, mais surtout l’immigration et on tombe là dans la contradiction la plus étonnante.
D’une part, John McCain (tout comme le président Bush) s’est désolidarisé du noyau dur des Républicains, qui exigeait une frontière hermétique et la déportation des clandestins, pour préconiser une politique plus souple prévoyant notamment d’embaucher temporairement une main-d’œuvre immigrée qui est indispensable dans le secteur des services.
D’autre part, ce sont les Démocrates (dont Barack Obama), et non les Républicains, qui ont torpillé au Congrès cette voie médiane, l’an dernier, parce que l’idée de régulariser des travailleurs étrangers était insupportable pour les syndicats, traditionnel réservoir de voix du Parti démocrate.
Douze millions d’illégaux
Résultat: l’immigration, malgré son importance, a été passée quasiment sous silence durant la campagne électorale, et d’un commun accord tacite entre les deux candidats qui y avaient plus à perdre qu’à gagner. John McCain était accusé par les siens de prôner "l’amnistie" pour les quelque 12millions d’immigrants illégaux aux Etats-Unis, tandis que Barack Obama, dont les vues sur le sujet sont assez proches de celles de son adversaire, était suspecté par les syndicats de vouloir brader les droits des travailleurs américains en les confrontant à la concurrence déloyale d’une main-d’œuvre socialement moins exigeante et plus facilement corvéable.
La controverse, contre toute logique, profite au candidat démocrate qui bénéficie à l’échelle nationale, selon les calculs du Pew Hispanic Center, du soutien de deux tiers des Latinos, lesquels sont 50 pc à penser que Barack Obama est meilleur sur l’immigration, contre 12 pc acquis à John McCain. Pour celui-ci, qui est sénateur de l’Etat voisin de l’Arizona et qui y a été réélu en 2004 avec 70 pc du vote hispanophone, la chute est dure. Si dure que les sondages n’excluent pas qu’il puisse même être battu, ce mardi, dans son propre fief de l’Arizona.
Ce n’est pas la seule ironie de l’histoire. "On fait tant de bruit à propos de l’immigration", ironise cet Indien Pueblo à Taos. "Mais qui parle de l’immigration blanche? Tous ces gens qui sont venus d’un peu partout aux Etats-Unis pour vivre ici, acheter des maisons, bouleverser le style de vie, la culture de la région. Nous qui sommes ici depuis toujours, pouvons-nous demander qu’ils soient déportés et qu’on ferme nos frontières?"
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