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Birmanie

La junte prépare les élections

Philippe Paquet

Mis en ligne le 15/05/2009

La détention d'Aung San Suu Kyi privera l'opposition de sa figure de proue. Les militaires se rappellent qu'en 1990, une assignation à résidence n'avait pas suffi.

La figure de proue de l’opposition birmane, Aung San Suu Kyi, 63 ans, prix Nobel de la Paix 1991, a été renvoyée en prison jeudi et sera jugée à partir de lundi pour un délit commis alors qu’elle était en résidence surveillée. Et comme si cela n’était pas assez surréaliste, les circonstances de ce délit, qui pourrait valoir de trois à cinq ans d’emprisonnement à la bête noire de la junte au pouvoir à Rangoon, sont aussi obscures que rocambolesques.

Les généraux birmans reprochent à Mme Suu Kyi d’avoir contrevenu à l’article 22 de la loi protégeant l’Etat "des dangers émanant d’éléments subversifs", en vertu de laquelle l’opposante est assignée à résidence depuis septembre 2003 (elle avait déjà été périodiquement détenue au cours des quatorze années précédentes). En l’occurrence, on l’accuse d’avoir hébergé un ressortissant américain, John Yettaw, qui avait traversé à la nage le lac Inya, au bord duquel se trouve sa résidence à Rangoon.

Yettaw, 53 ans, a été arrêté la semaine dernière et inculpé de violation des lois sur la sécurité et l’immigration. Il était entré en Birmanie, le 2 mai, muni d’un visa touristique. Présenté par les médias américains comme un mormon ou un chrétien, ce vétéran du Vietnam, né a Detroit et résidant au Missouri (où il étudierait la psychologie), aurait confié à des exilés birmans en Thaïlande qu’il écrivait un livre sur "l’héroïsme nourri par la foi". Il leur aurait également déclaré vouloir rejoindre Aung San Suu Kyi pour "prier avec elle".

Les partisans de l’opposante birmane décrivent un illuminé que celle-ci aurait cherché à éconduire. Après avoir dénoncé un "aventurier" ayant agi "de sa propre initiative", l’avocat de Mme Suu Kyi, Kyi Win, n’a pas hésité à affirmer que Yettaw était "un imbécile".

John Yettaw, a-t-on appris, s’était déjà introduit chez Aung San Suu Kyi en décembre dernier, mais avait rapidement été expulsé. Cette fois, il aurait réussi à passer deux nuits dans la résidence pourtant étroitement contrôlée de la pasionaria birmane. Peut-être a-t-il pu profiter des ennuis de santé de celle-ci ; des nouvelles alarmantes ont circulé à ce propos le week-end dernier.

Quelles que soient les motivations de l’étrange visiteur et les circonstances qui lui ont permis de s’introduire secrètement auprès de la personne la plus surveillée de Birmanie, l’affaire arrange on ne peut mieux le régime militaire. L’assignation à résidence de Mme Suu Kyi venait, en effet, à expiration le 20 mai et, s’ils voulaient préserver le vernis de légalisme qui recouvre leur dictature, les généraux n’auraient pas eu d’autre option que de la libérer. Cette arrestation tombe donc à pic, tout comme une probable condamnation à une peine de prison.

Elle ne devra pas nécessairement être longue. Il suffit, pour la junte, de mettre le porte-drapeau de l’opposition à l’ombre jusqu’au lendemain des élections générales que le régime veut organiser l’an prochain pour consolider son pouvoir en lui donnant un semblant de légitimité démocratique. Or, il y a un fâcheux précédent : en mai 1990, la Ligue nationale pour la démocratie avait réussi à gagner les élections haut la main alors qu’Aung San Suu Kyi était déjà placée en résidence surveillée. La junte avait refusé de reconnaître les résultats, mais, selon le mot d’un diplomate belge sur place, elle avait fait l’embarrassante démonstration de sa bêtise en parvenant à perdre le scrutin qu’elle avait pourtant truqué.

En logeant Mme Suu Kyi à la sinistre prison d’Insein, les généraux prendraient, cette fois, moins de risques. Mais ils donneront alors à leur consultation électorale les allures manifestes d’un simulacre, voire d’une farce. Car la position de la junte est de nouveau intenable. Le délit qui justifie l’arrestation de l’opposante ne tient pas la route puisqu’on lui reproche d’avoir été la victime d’un intrus (plutôt que ses deux domestiques et elle, ce sont les sentinelles qui, en toute logique, devraient être poursuivies). Et quand bien même la dissidente aurait reçu volontairement un visiteur, cela n’aurait été que son droit le plus strict.

Car l’incident pourrait faire oublier l’illégalité - rappelée jeudi par l’Onu - de l’assignation à résidence de Mme Suu Kyi. La communauté internationale a réitéré son émotion et sa condamnation, jeudi, mais elle devrait sans doute passer la vitesse supérieure et exercer des pressions sur les pays qui portent à bout de bras la dictature birmane, à commencer par la Chine. En effet, l’inquiétude des amis et des partisans de l’opposante, c’est qu’elle ne résiste pas aux conditions éprouvantes de détention à Insein. D’aucuns ont comparé le fait d’y être envoyé à une condamnation à mort.

Savoir Plus

"N'importe quel prétexte pour étendre sa détention"

Plusieurs pays occidentaux se sont inquiétés jeudi de la nouvelle inculpation de l’opposante birmane Aung San Suu Kyi. "Le régime birman a clairement l’intention de trouver n’importe quel prétexte, aussi ténu soit-il, pour étendre sa détention illégale ", a réagi le Premier ministre britannique, Gordon Brown.

L’administration américaine s’est également dite préoccupée de cette nouvelle inculpation. La secrétaire d’Etat, Hillary Clinton, a demandé "de plus amples informations", a précisé un porte-parole du département d’Etat.

La France a "condamné avec la plus grande fermeté l’arrestation d’Aung San Suu Kyi et son transfert à la prison d’Insein", selon un communiqué commun du chef de la diplomatie française, Bernard Kouchner, et de sa secrétaire d’Etat pour les droits de l’homme, Rama Yade. "Cette décision est d’autant plus inacceptable que l’état de santé du prix Nobel de la Paix s’est dégradé depuis plusieurs jours", ont rappelé les deux responsables. (AFP)

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