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Les métiers du Parlement (9/14)
Lobbyiste et fier de l’être
Sabine Verhest
Mis en ligne le 29/05/2009
Quand elles n’imposent pas le type de carrelages à placer au sol, c’est la couleur des fleurs à disposer dans le showroom : aux yeux (et au portefeuille) des garagistes, les marques de voiture poussent parfois le bouchon un peu loin. Pour Paolo Cesarini, cela démontre surtout que "les règles doivent être améliorées" - comprenez : modifiées dans le sens qu’il propose.
Dans un salon du Parlement, face à une soixantaine de personnes attablées autour de viennoiseries, petits pains, charcuteries, café et jus d’orange, le haut fonctionnaire de la Commission est descendu dans la fosse aux lions. Pour "écouter" leurs réactions à ses propositions de réforme de l’exemption aux règles de la concurrence octroyée jusqu’ici à la distribution et la réparation des véhicules automobiles. Représentants du secteur, eurodéputés et défenseurs des consommateurs n’ont qu’une idée en tête : le convaincre de ne pas jouer avec le feu en temps de crise économique. Charles de Marcilly tend l’oreille et griffonne une question à l’attention de son voisin démocrate-chrétien. Entre le lobbyiste et l’eurodéputé, le Français et le Néerlandais, s’est bâtie une relation de confiance. Un réseau, cela se construit, s’entretient. Et lorsque retentissent mercis et applaudissements, certains lorgnent vers la sortie, alors que d’autres ont déjà dégainé leurs cartes de visite et repéré les interlocuteurs à coincer en aparté.
Le directeur du Conseil européen du commerce et de la réparation automobile ne lâche pas sa cible, l’homme à convaincre, "un super-costaud", comme souvent dans les services de la Concurrence, où les "Mickey" se font rares. "Il faut se donner le temps d’avoir ces fameuses deux ou trois bonnes minutes. Ce n’est pas durant le petit-déjeuner que j’apprends le plus, mais pendant les minutes qui suivent. J’y produis plus qu’une journée de boulot." Charles de Marcilly, 29 ans, a des allures de jeune premier, pétri d’ambition. Il s’était d’abord imaginé endosser le costume du diplomate mais un stage à l’ambassade de France à Washington l’en a dissuadé. Diplômé de l’Institut catholique de Paris en affaires européennes, il se tourne vers le lobbying, "la diplomatie du privé", comme il a coutume de dire. "Les relations privé - public ont beaucoup plus d’intérêt." Le jeune homme préfère aussi "le devant de la scène". "Je voulais être aux premières loges." Direction le sectoriel, et les distributeurs et réparateurs automobiles en particulier. Le voilà à représenter les intérêts de 2,8 millions de salariés auprès des institutions européennes à Bruxelles. Peu importe s’il n’y connaît "rien en bagnoles", il a de l’entregent, de la détermination et se targue de donner "le bon argument à la bonne personne, sur la bonne table et au bon moment". Le but ultime, c’est que "la musique produite s’accorde aux paroles que tu as écrites".
Avocat, politicien, journaliste, Charles de Marcilly est un peu tout cela à la fois. Pour son dossier du moment, le Parlement européen ne détient pas le pouvoir de décision, mais mobiliser au sein des trois institutions est indispensable pour faire passer ses intérêts. "Quand ton message est relayé par quelqu’un d’autre, il a plus d’impact."
Première étape : identifier les personnes utiles au Caprice des Dieux, rapporteurs et rapporteurs fictifs ou personnes influentes en raison de leur histoire personnelle. Le conservateur britannique Malcolm Harbour, par exemple, a travaillé dans l’automobile ; le démocrate-chrétien allemand Christoph Konrad, lui, a déjà été rapporteur sur l’exemption par catégorie sous la précédente législature. "Les députés doivent avoir politiquement un poids." Tantôt il dépose son argumentaire aux personnes clefs pour le faire connaître, tantôt il organise un lunch pour "installer la confiance", tantôt il participe à une réunion, comme au petit-déjeuner, pour "montrer les muscles". "Avoir un rendez-vous n’est pas compliqué. Avoir un rendez-vous efficace l’est plus. Il fait qu’on en aura un second. Un rendez-vous n’est fructueux que si l’on a une idée à promouvoir." Projets de "loi" européenne, rapports parlementaires, résolutions ou communications sont plus souvent qu’on ne pense très directement inspirés par des lobbyistes - pour ne pas dire : écrits. L’essentiel est que "ce qui reste sur papier reprenne tes idées", estime Charles de Marcilly. Aussi, pour une association comme ALTER-EU ou pour l’eurodéputé vert Claude Turmes, l’activité de lobbying doit s’exercer dans la plus grande transparence. Pour pouvoir aller et venir dans le bâtiment, délivrer leurs connaissances économiques, sociales, écologiques ou scientifiques, les représentants des groupes d’intérêts privés, publics ou non gouvernementaux doivent s’accréditer - 2836 ont le sésame pour une longue durée - et respecter un code de conduite. Ils "doivent s’abstenir de toute démarche en vue d’obtenir malhonnêtement des informations", par exemple. La Commission tient également un registre, volontaire, dont le succès est pour le moins mitigé.
"Certains préfèrent cacher leurs activités de lobbying ; ils ont peur de la façon dont cela va être perçu", regrette Charles de Marcilly, lobbyiste et fier de l’être. "Cela participe de la diabolisation" du métier. "Il est important de montrer que nos activités sont transparentes." D’autant que la capitale de l’Europe est le deuxième centre de lobby le plus important au monde derrière Washington. Bruxelles est indéniablement the place to be pour un jeune lobbyiste ambitieux. Charles de Marcilly s’y est installé pour doper sa carrière. "Pour une grosse boîte, il serait criminel de ne pas être représentée ici : les autres construisent le bassin dans lequel tu vas nager."
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