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LE NOMBRE DE VICTIMES

Ancien rédacteur en chef de l’agence officielle "Chine nouvelle", Zhang Wanshu a récemment publié ses mémoires à Hong Kong. Il y relate l’enchaînement qui a conduit à la répression de Tian’anmen et donne un bilan de l’intervention de l’armée : 727 morts (soit 713 étudiants et 14 soldats). Ce chiffre est inférieur à celui donné à l’époque par la Croix-Rouge chinoise (qui parla de 2 700 victimes), mais c’est, à ce jour, la première estimation fournie par un responsable de la hiérarchie communiste.

chine

Tian’anmen sous la poussière de l’Histoire

Philippe Paquet

Mis en ligne le 03/06/2009

La répression de juin 1989 reste un tabou inviolable dans la Chine des réformes. La population elle-même préfère se concentrer sur la hausse de son niveau de vie.

Tian’anmen, pour ceux qui avaient l’âge de vivre ou de suivre cet événement, fut un épisode capital dans l’histoire de la Chine contemporaine, un moment d’espoir ou d’illusion, un point de rupture. Pour la jeune génération, pour les Chinois qui ont vingt ans aujourd’hui, qui fréquentent l’université et se préparent à exercer un métier intéressant et lucratif dans la Chine "des réformes et de l’ouverture au monde", Tian’anmen ne parle pas beaucoup plus que la Révolution culturelle ou la guerre civile. Le printemps 1989, la terrible répression dans la nuit du 3 au 4 juin, c’est du passé lointain, si pas de la science-fiction.

Il n’y a là, somme toute, rien d’étonnant. En trente ans, depuis le lancement des réformes économiques en décembre 1978, la Chine s’est incroyablement transformée. Des difficultés nouvelles ont, certes, surgi (inégalités, chômage, précarité ), mais, globalement, le niveau de vie n’a cessé d’augmenter. De plus en plus de Chinois ont accès à la propriété (d’un logement, d’une voiture ). Ils peuvent voyager (en Chine et à l’étranger). Ils n’ont généralement qu’un enfant, mais ils peuvent lui procurer le meilleur (de bonnes études, des loisirs de qualité). Jamais sans doute depuis que la Chine existe, un aussi grand nombre de ses ressortissants n’a mené une existence aussi confortable et aussi prometteuse : à titre individuel, mais aussi collectif dans la mesure où la super-puissance que la Chine devient flatte la fierté de chacun de ses sujets.

Dans ce contexte, la politique fait irruption comme un chien dans un jeu de quilles. Les dirigeants chinois de l’époque, Deng Xiaoping en tête, ont pu faire croire que les manifestants de la place Tian’anmen menaçaient de plonger la Chine dans le chaos, de compromettre le processus, lent mais sûr, qui sortait le pays de l’arriération et de la pauvreté pour en faire un leader mondial dans tous les domaines, au bénéfice de tous ses habitants (fût-ce à des degrés divers). Vingt ans après la répression, les Chinois semblent convaincu du danger (ou de la vanité) de faire à nouveau tanguer le navire, au risque de le voir sombrer.

Le changement politique, les revendications démocratiques, par conséquent, ne semblent pas préoccuper les Chinois. Pas prioritairement, en tout cas. Tian’anmen n’a pas laissé d’héritiers, en dehors peut-être des quelques centaines de signataires de la Charte 08 - défi courageux et remarquable, mais bien isolé dans un pays d’un milliard d’habitants. La dissidence, durement pourchassée et punie, est marginalisée en Chine. Elle n’a ni son dalaï-lama ni son Aung San Suu Kyi : aucune grande figure au rayonnement international. Et à l’étranger, les opposants, parmi lesquels des rescapés de la place Tian’anmen, ne se font guère entendre, quand ils ne se sont pas purement et simplement rangés.

Est-ce à dire que la population n’aspire pas à une démocratisation du régime qui, seule, pourrait réduire l’ampleur de fléaux tels que la concussion, la prévarication, le népotisme ? Certainement pas. Les Chinois considèrent le Parti communiste avec cynisme : ce n’est plus l’idéalisme qui les pousse à y adhérer, mais l’opportunisme. La carte du PCC, ce n’est plus le gage d’une excellence morale et d’une pureté idéologique, mais le sésame qui donne accès à un emploi, à une situation enviée, à des privilèges, voire à des passe-droits. Il en va ainsi aussi de l’armée, jadis "au service du peuple", désormais au service de ses membres et surtout de ses officiers.

Dans ces conditions, la réévaluation historique des événements du "second Printemps de Pékin" (le premier, en 1978, avait enterré le maoïsme), la réhabilitation de ses chefs de file et des personnalités politiques qui firent mine de souscrire aux idées défendues par les étudiants sur la place Tian’anmen (l’ancien secrétaire général du PCC Zhao Ziyang, par exemple) est moins que jamais à l’ordre du jour. On n’est pas près de savoir combien de jeunes gens furent tués, qui prit la décision de faire couler le sang (alors que la contestation s’étiolait et semblait devoir mourir d’inanition à brève échéance), quel fatal engrenage conduisit à un dénouement aussi brutal et traumatique (la Chine allait s’exposer à des sanctions humiliantes).

Le tabou officiel qui frappe "l’affaire du 4 juin" est aussi inviolable qu’il l’était il y a vingt ans. Le régime communiste, qui fut solidement ébranlé et sortit gravement divisé de l’aventure, n’a aucun intérêt à rouvrir un dossier qui le flétrit. Et, hormis les parents des victimes (leurs mères en particulier) et les anciens animateurs du mouvement, pour la plupart exilés en Occident, peu de voix se manifestent pour réclamer qu’on brise le silence. La Chine a tourné le dos à Tian’anmen. Au moins provisoirement.

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