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"C’est une forme de coup d’Etat où les principaux tenants du pouvoir ont renversé une autre tendance du régime"

Jean-Pierre Perrin

Mis en ligne le 15/06/2009

Azadeh Kian-Thiébaut prédit un durcissement du pouvoir, rejeté par le peuple.

Azadeh Kian-Thiébaut, spécialiste de l’Iran, est professeur de sociologie à l’Université Paris-VII.

Comment peut-on être sûr qu'il y a eu une fraude massive aux élections ?

Il y a eu trucage, sans aucun doute. Et tellement grossier ! Personne, en effet, n’est content d’Ahmadinejad, ni les ouvriers, ni les petits commerçants, ni les classes moyennes, ni même une partie des agriculteurs qui ne sont pas heureux des importations massives de blé. Même dans le camp conservateur, il y a beaucoup de mécontents : ils n’ont pas voté comme un seul homme pour Ahmadinejad. On le voit à Téhéran : à la présidentielle de 2005, Ahmadinejad l’avait emporté dans cette ville, or le ministère de l’Intérieur vient d’admettre que les électeurs ont voté cette fois majoritairement pour Moussavi. Hormis les 20 à 30 % d’électeurs qui ont tiré profit de la manne sociale ou de son entourage qui a bénéficié d’avantages, je ne vois donc pas qui a voté pour lui.

Les électeurs de sensibilité traditionnelle ?

N’oubliez pas que Moussavi est très lié aux valeurs de la révolution islamique. On l’appelle "l’ami de l’imam" (Khomeiny). S’il a choisi le vert comme couleur de campagne, c’est parce que c’est la couleur de l’islam. Or, même dans sa petite ville natale d’Azerbaïdjan, les chiffres disent qu’il n’a même pas eu la majorité. C’est vrai aussi de l’autre candidat réformiste, Mehdi Karoubi, originaire du Lorestan, où il est très populaire, est battu dans son propre village.

Est-ce que l'on peut parler de coup d'Etat ?

C’est une forme de coup d’Etat où les principaux tenants du pouvoir ont renversé une autre tendance du régime. Autrement dit, la composante théocratique a éliminé la composante démocratique. Les ambassades occidentales avaient d’ailleurs prévenu qu’on pouvait s’attendre à des surprises. Selon le site Fararou, qui est celui du maire de Téhéran, le quotidien (ultraradical, NdlR) "Keyhan" voulait déjà annoncer vendredi soir que Ahmadinejad avait été réélu avec 63 % des suffrages alors que le comptage n’était pas terminé. Ce sont les agents des services de renseignement qui lui ont demandé de ne pas publier cette "information".

Que peut faire maintenant Moussavi ?

Il est dans une position difficile. S’il insiste, il encouragera les manifestations et sera dès lors accusé de vouloir déstabiliser le régime. C’est pourquoi il a demandé l’intervention des oulémas. Mais, pour le moment, ceux-ci observent le silence. Moussavi et Karoubi ont par ailleurs demandé aux électeurs de récuser la fraude, de rester mobilisés tout en évitant de tomber dans la violence.

Que peut-on attendre à présent d'Ahmadinejad ?

On va vers un durcissement du régime qui n’est pas susceptible d’être accepté facilement par la population et que montrent les arrestations massives de réformateurs. Une question déjà se pose : comment ce gouvernement sans légitimité pourra-t-il négocier avec les Etats-Unis ?

Quel rôle a joué le Guide Ali Khameneï ?

Il n’a pas été neutre. Il a fortement soutenu Ahmadinejad et a même défendu son bilan. Dès lors, ces élections auraient dû sceller le sort du Guide en même temps que celui d’Ahmadinejad, même si leur enjeu n’était pas le statut du premier. Si Moussavi avait été élu, il aurait tenté d’arracher un rééquilibrage des pouvoirs, une certaine limitation de l’omnipotence, de la domination absolue du Guide, comme c’était le cas du temps de Khomeiny, avec une révision de la Constitution. Bien sûr, cela n’aurait pas été facile.

L'actuelle mobilisation va-t-elle se poursuivre ?

Avec ce coup d’Etat, les gens n’ont plus d’espoir. Ils ont reçu une telle gifle qu’ils sont en plein désarroi. Mais la répression et l’arrestation de responsables ne vont pas faire disparaître la mobilisation. On voit à la télévision les manifestations de Téhéran mais il y a en a d’autres dans plusieurs grandes villes, dont Chiraz, Ispahan, Zahedan Vont se greffer sur ce mouvement, outre les jeunes et les femmes qui aspirent à des changements culturels et politiques, les minorités religieuses et ethniques.

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