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Événement

Une semaine de voyage, deux heures sur La Lune

XAVIER DUCARME

Mis en ligne le 20/07/2009

Le 16 juillet 1969, trois hommes décollent de Cap Canaveral. Cinq jours plus tard, ils marcheront sur la Lune.

Séparés du pas de tir par un large bras d'eau saumâtre, ils sont près d'un million à s'être déplacés pour le spectacle. Pour ce moment de l'Histoire. Nous sommes le 16 juillet 1969, à Cap Canaveral, cette région marécageuse de la Floride où partent tous les vols spatiaux habités américains. Les télévisions de tous les coins du monde diffusent l'événement en direct. Rendez-vous compte, mesdames et messieurs : ces trois hommes ne jouent pas que leur vie, ils partent à destination de la Lune et acceptent le risque de ne jamais revenir, une fois sur place.

Alors que les commentateurs dispensent déjà sur les ondes toute leur pédagogie en attendant le décollage, Neil Armstrong, Buzz Aldrin et Michael Collins, prennent un copieux petit déjeuner avec quelques connaissances. Après un ultime examen médical, ils enfilent leur combinaison. Il n'est pas encore 7h00 du matin. L'équipage monte dans le bus qui les conduit vers la pas de tir où les attend, Saturne V, qui reste encore à ce jour, avec ses 111 mètres de haut, son poids de 3 000 tonnes et ses 4 100 tonnes de poussée, la plus puissante fusée du monde. Au moment où ils arrivent à ses pieds, les trois hommes, engoncés dans leur inconfortable combinaison et la tête prisonnière dans une bulle de verre, un climatiseur et un respirateur en main, n'ont pas ce que l'on appelle fière allure. Les caméras suivent leurs gestes un pas un. Dans l'ascenseur. Et ensuite lorsqu'ils s'installent dans le vaisseau, l'un après l'autre, par la minuscule trappe, qui, cette fois se referme définitivement. L'émotion, déjà, se fait palpable. On est pourtant encore à plusieurs heures du moment fatidique. La météo est parfaite. L'ensemble des vingt stations de qui, en Espagne, en Australie, à Guam, dans le Pacifique et dans l'Atlantique, aux Iles Canaries et partout ailleurs, assureront la continuité des communications avec les astronautes sont en alerte. Les navires de la Navy, placés à tous les coins du globe, sont aussi prêts à porter secours à l'équipage si, d'aventure, sa capsule devait prématurément revenir sur Terre.

Plus que quelques minutes. Les capteurs de données médicales ne transmettent aucun indice d'anxiété chez les astronautes. Leur tension, leur rythme cardiaque est normal. Ce n'est pourtant que la troisième fois, après Apollo 8 et Apollo 10, que des hommes seront amenés à quitter totalement l'attraction terrestre.

Le compte à rebours est décompté à l'unisson par tous les téléspectateurs du monde. Trois, deux, un... zéro ! Les moteurs s'allument mais la fusée ne s'élève pas. Il faut attendre plusieurs secondes avant que la poussée atteigne le seuil nécessaire pour déplacer l'énorme masse. Il est 9h32, en Floride, 14h32 en Belgique. Saturne V et ses trois hommes s'envolent verticalement vers le ciel. Le fracas est tel que le sol vivre, dit-on, à dix kilomètres à la ronde. Deux minutes et 30 secondes plus tard, le premier étage est largué. Il aura consommé 2 000 tonnes de carburants. Les six minutes de plus et c'est le second étage qui s'en va. Le troisième étage prend alors le relais pendant 150 secondes et le vaisseau plane en orbite. L'apesanteur se fait ressentir. Il est 9h44 et l'équipage a déjà parcouru 1 700 kilomètres. Le temps d'une première pause. Pendant deux heures et demie, le vaisseau fait l'objet d'une inspection générale. Tous les paramètres, passés en revue, se révèlent conformes. Il est alors temps de quitter l'attraction terrestre et de prendre véritablement l'autoroute de la Lune. Six minutes de poussée du moteur du troisième étage permettront de quitter l'orbite et atteindre la vitesse de croisière de 40 000 km/h. Avant le long voyage, reste toutefois une manœuvre délicate. Le module de commande et le LEM doivent être amarrés nez à nez, alors qu'ils sont actuellement dos à dos. Cette opération, maintes fois répétée en simulateur, se déroule sans problème. Les trois hommes peuvent ainsi passer du LEM au module de commande via le sas. Le troisième étage est dès lors abandonné à son tour. La longue attente de la traversée intersidérale peut commencer. Les astronautes la mettent à profit pour décrire, au grand public toujours à l'écoute, tous leurs faits et gestes, confier leurs impressions. Peu à peu, la taille de la Terre se réduit à travers le hublot. Celle de la Lune en revanche atteint des dimensions insoupçonnées, laissant progressivement apparaître à l'œil, protégé des rayons du Soleil devenus dangereux, le détail de ses innombrables cratères.

Quatre jours qu'ils sont partis. Cette fois-ci, le vaisseau spatial a été accroché par l'attraction lunaire. Il se maintient à une altitude d'environ 100 km au-dessus sur sol. Aldrin et Armstrong se glissent dans le LEM. Collins, lui, reste dans la module de commande. Il le sait, il ne posera pas le pied sur le satellite de la Terre. C'est prévu. Il est le troisième, le sacrifié, l'oublié de la mission, celui dont personne ne se rappelle jamais du nom.

Après une nouvelle check list, le centre spatial de Houston, avec qui l'équipage est en contact permanent (sauf lorsque le module se trouve en orbite derrière l'astre, le long de sa face cachée), donne l'autorisation de poursuivre la mission. Le LEM se sépare du module de commande, quitte son orbite et amorce sa descente. Armstrong est au commande, assisté par un ordinateur de bord aux capacités de calcul infiniment inférieures à celles d'un simple GSM d'aujourd'hui. Le LEM approche de la Mer de la Tranquillité, le site choisi de longue date pour l'alunissage. Toutefois, le pilote, qui navigue à vue, hésite à l'approche du sol. Il lui paraît bien trop accidenté. Le LEM doit absolument se poser sur un sol plat, qui offre une belle assise au vaisseau. Pas question de risquer qu'il se renverse. C'est à ce moment que l'équipage connaît sa première avarie : l'ordinateur ne suit pas la cadence et l'alarme retentit. Armstrong le débranche, passe en manuel .

La manœuvre est suivie en direct, à 350 000 kilomètres de distance, par un demi-milliard de Terriens, rythmée par le crachotement des dialogues et les bips réguliers qui font aujourd'hui partie des plus célèbres gimmick de l'Histoire.

Puis, tout à coup, c'est le contact. Le LEM s'est immobilisé. L'équipage a aluni. L'Homme est sur la Lune. Comme Tintin. Mais le moment le plus attendu est encore à arriver.

Une caméra est branchée dans le vaisseau. Aldrin la tient en main. La trappe du LEM est ouverte. Dans son scaphandre pressurisé, Armstrong se penche et regarde le paysage inédit. Un désert gris, de poussières et de rochers, sans vie apparente. Bien avant le départ de Floride, c'est lui qui avait été désigné pour sortir le premier. Il descend un par un, à reculons, les échelons du module. L'instant est filmé par Aldrin, depuis l'intérieur du LEM. Arrivé au dernier échelon, Armstrong saute des deux pieds. Un mètre plus loin, ses semelles s'enfoncent dans le sable lunaire. Il est 3h56 du matin à Bruxelles. La Terre entière retient son souffle devant son petit écran noir et blanc. Il vit l'un des moments clés de l'Histoire. "C'est un petit pas pour l'homme mais un grand pas pour l'humanité" dira Neil Armstrong, faussement improvisateur. A la faveur d'une gravité six fois inférieure à celle de la Terre, l'astronaute se découvre une légèreté qu'il ne se connaissait pas, en dépit de son impressionnant équipement qui le protège du froid et de l'absence d'atmosphère.

Un quart d'heure plus tard Aldrin le suit, sous l'œil de la caméra tenue par son complice. Le spectacle sidère les Terriens. Sous un clair de Terre et un ciel noir de noir, les deux scaphandres font de lents bonds de gazelles, comme si le film était diffusé au ralenti. Richard Nixon les félicitent en direct, au nez et à la barbe des Russes définitivement battus.

Mais il n'y a pas de temps à perdre. On ne connaît rien des dangers d'un séjour sur la Lune. Il faut se presser, en revenir au programme, soit environ deux heures durant lesquelles les deux pionniers parcourront 926 mètres, installeront des instruments scientifiques, embarqueront à l'aide d'un petit treuil 23 kilos des roches, planteront et salueront un drapeau tendu, en l'absence du moindre vent, par des tringles métalliques et prendront des photos et filmeront comme de vulgaires touristes. Ensuite, les deux hommes remontent dans le module. Ils déchaussent leurs bottes et... se reposent durant 5 heures.

Huit ans plus tôt Kennedy avait promis qu'un homme se poserait sur La Lune et qu'il reviendrait sain et sauf sur Terre. A ce stade, seule la première partie de la promesse a été tenue. Il faut maintenant rentrer au bercail. Et dans un premier temps, retrouver le module de commande où les attend toujours Michael Collins. La partie supérieure du LEM s'envole, et grimpe verticalement dans l'obscurité du ciel, laissant au sol ses pattes qui le font tant ressembler à une araignée. A 96 km d'altitude, la jonction se fait sans encombre. Les deux astronautes s'extraient alors de leur scaphandre, transfèrent les pierres lunaires et rejoignent Collins dans le module de commande, plus spacieux. Le LEM est alors largué. Il s'écrasera plusieurs semaines plus tard sur la Lune, comme prévu.

Reste maintenant à rallumer le moteur pour s'arracher à l'orbite lunaire et reprendre la route de la Terre. Le trajet durera 60 heures, bien moins qu'à l'aller, l'attraction terrestre étant plus importante que celle de la Lune. Arrivé dans le voisinage de la planète, l'équipage prend place dans la capsule de survie avant de larguer le module de commande. La partie peut-être la plus délicate de tous les vols spatiaux reste à accomplir : la rentrée dans l'atmosphère. Un instant redouté, car le frottement de l'air transforme le vaisseau spatial en une boule de feu. Mais tout se passe bien. Quelques minutes plus tard, la petite capsule sous trois énormes parachutes plonge dans les eaux bleues du Pacifique, où attendent plusieurs porte-avions de l'US Navy. Nous sommes le 24 juillet. La mission Apollo 11 aura duré 195 heures. Les trois astronautes n'en ont pas pour autant fini. Ils seront obligés de revêtir dès la sortie de la capsule une combinaison étanche destinée à protéger les Terriens des éventuels microbes qu'ils ramèneraient de la Lune. Ils resteront durant 21 jours dans un caisson étanche. Une quarantaine pénible, durant laquelle les trois héros de l'Amérique s'ennuient ferme. Mais sans doute, sera-ce pour mieux encore goûter à la folie qui suivra. En août 69, les trois hommes entament en effet un tour d'Amérique de 45 jours où, à chaque fois, ils sont reçus en héros. Ce qui, assurément, ils sont et resteront à jamais.

© La Libre Belgique 2009

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