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chute du Mur de Berlin (2/7)

Les âmes blessées de l’ex-RDA

Claire-Lise Buis

Mis en ligne le 02/11/2009

Les effets psychologiques du système totalitaire sur le long terme sont mal connus. Un drame collectif encore tabou.

Reportage Correspondante à Berlin

Jürgen Fuchs avait osé la comparaison. En 1991, alors que les archives de la Stasi commençaient à peine à délivrer leurs terribles secrets, l’écrivain et dissident avait parlé d’" Auschwitz dans les âmes ". L’expression avait choqué. Puis, le voile de silence était vite retombé sur les traumatismes liés aux méthodes de la dictature est-allemande.

Car elles dérangent, les histoires comme celles de Monsieur G. Après une séparation douloureuse, il décide, au milieu des années 1990, d’aller consulter un psychothérapeute berlinois, Karl-Heinz Bomberg. Dépressif, Monsieur G. est plongé dans d’inexplicables états de peur au point de ne plus pouvoir travailler. Un an après sa première consultation, il découvre la source de ses angoisses : trois ans de prison pour "émigration illégale". Des rêves de confrontation avec ses geôliers, des regards terrifiés et furtifs vers la porte mettent son analyste sur la piste. Monsieur M., Madame F. souffrent aussi d’un mal-être durable. Le premier, fonctionnaire du Parti, a perdu son travail à l’université après la chute du Mur. La seconde, ancienne sportive de haut niveau, est élevée par un père aussi violent dans le cercle familial que dans l’armée de la RDA, où il est engagé.

Ces destins individuels ne sont que les exemples de lésions psychologiques dont la dimension collective commence tout juste à être étudiée. "Les années passent, mais le traumatisme réapparaît, se réactualise et se transmet", explique Harald J. Freyberger. Le psychiatre, professeur à l’Université de Greifswald (nord-est), s’est intéressé aux liens entre le passé politique et les difficultés de ses patients. Il rappelle les statistiques : " Les anciens prisonniers ont un risque de souffrance psychologique 50 fois plus élevé que la moyenne des gens ." D’après une enquête menée à la fin des années 1990 sur 384 personnes, 62 % des anciens détenus présentaient des symptômes tels que : phobies, dépressions, insomnies.

" Il ne faut pas seulement prendre en compte les troubles de stress post-traumatiques liés à la prison ", précise Freyberger. Les effets sur les âmes de la surveillance sournoise, des séparations familiales liées à la fuite vers l’Ouest sont moins quantifiables, mais tout aussi destructeurs. Sans parler des obstacles imposés à la réalisation des objectifs professionnels. Autant d’éléments qui, selon Freyberger, constituaient une répression " ressentie ", non pénale, mais bien réelle.

La diversité des cas est à la mesure de l’appareil de surveillance de la RDA, tentaculaire. Le régime s’est employé à redorer son blason sur la scène internationale - la torture manifeste y est rare dans les années 1970-1980. Mais la Stasi a mis en place des stratégies plus insidieuses pour désorienter les individus déclarés gênants, synthétisées sous le sombre vocable de " décomposition " (" Zersetzung "). Les agents apprenaient les méthodes de la "psychologie opérative" : faire disparaître des objets, lancer des rumeurs dans les villages ou sur le lieu de travail, interroger et enfermer sans aucune explication sur les raisons et les possibilités de libération, etc. Les victimes, oubliant leurs repères, finissaient par intégrer le discours culpabilisant de leurs bourreaux.

" L’effet recherché a été atteint : rendre muet ", complète Freyberger en expliquant pourquoi les patients, longtemps envahis par des " sentiments étranges ", mais incapables de reconstruire les faits, ont encore du mal à parler. Pour le psychiatre, les effets dévastateurs de telles méthodes ont été d’autant plus grands qu’ils s’ajoutaient aux traumatismes liés au nazisme, à la Seconde Guerre mondiale et aux années d’occupation soviétique - pour lesquels aucun travail de mémoire collectif n’avait été entrepris avant 1989.

Ce qui semble ne concerner qu’une catégorie d’individus pose bien un problème à la société allemande tout entière : comment reconnaître les faits sans stigmatiser les victimes ? " Elles ne veulent pas, en plus, être considérées comme folles ", explique Stefan Trobisch, thérapeute de Gegenwind, une association berlinoise qui organise des groupes de parole. Dans les Länder de l’Est, on comprend mal les théories sur " l’âme souffrante " de l’ancienne RDA. Diviser le monde en coupables et innocents n’est pas simple. D’autant que la chute du Mur et la réunification ont pu causer, elles aussi, une perte de repères et des difficultés psychologiques chez les fidèles du régime.

Le législateur a mis en place un système de dédommagements, mais les malades concernés hésitent à constituer des dossiers - notamment lorsque le personnel chargé de les examiner est lui-même soupçonné de compromissions dans le passé ! Les victimes sont parfois accusées de vouloir tirer des bénéfices financiers de leurs difficultés. D’un autre côté, elles estiment toucher, en comparaison des retraites de leurs anciens tortionnaires, des sommes insignifiantes : 250 euros de pension par mois pour ceux qui ont passé plus de six mois en prison, selon la dernière loi de 2007. Seulement 3 à 5 % des demandes débouchent sur des compensations. " C’est un taux ridiculement bas ", soupire Freyberger.

Aux suspicions individuelles, liées notamment au fait que les psychologues et psychiatres de l’Est ont largement collaboré avec le régime, s’ajoutent les refoulements collectifs. " Non seulement ils empêchent la fermeture des blessures, mais en causent de nouvelles", écrit un groupe de psychanalystes dans un livre, "Traumatismes en Allemagne de l’Est"), qui vient d’être réédité. Si le film de Florian Henckel von Donnersmarck, "La vie des autres", a pu sensibiliser une partie de l’opinion, les tabous persistent. Les nostalgies des uns réveillent de manière répétée les douleurs des autres, en particulier lorsque d’anciens cadres du régime retrouvent des responsabilités politiques.

En attendant que le temps fasse son œuvre, on tente de soulager le quotidien des malades, individuellement ou dans le cadre de thérapies de groupe. Karl-Heinz Bomberg résume ainsi sa mission : " Apaiser, vaincre, pas à pas, la méfiance ."

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