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L’Allemagne vingt ans après la chute du mur de Berlin (3/7)
Du gris teinté de vert
Vincent Braun
Mis en ligne le 03/11/2009
Comment les rater dès lors que l’on prend le Rhin à rebrousse-flot depuis Cologne? Comment ne pas les voir, ces bouquets de cheminées gratte-ciel et de tours de refroidissement obèses qui parsèment la plaine, de près en loin, crachant sans relâche d’épaisses colonnes de fumée blanche? Willkommen in Ruhrgebiet, pourrait-on lire sur un imaginaire panneau qui accueillerait les visiteurs. Ou, plus justement, les passants. Qui voudrait d’ailleurs faire autre chose que passer dans ce scandale géologique et écologique à ciel ouvert?
Nous sommes bien dans la Ruhr, pays de cocagne pour mineurs et aciéristes d’un autre temps, ex-fleuron de l’économie allemande toute puissante aujourd’hui en pleine recherche d’un nouveau souffle. Ici, les entrepôts de brique et de verre abandonnés, qui servent de toiles sauvages pour graffeurs en manque d’expression, cèdent progressivement du terrain face aux entrepôts de tôles peintes flambant neufs, parfois recouverts sur la totalité de leur toiture de panneaux photovoltaïques. Quitte à ce que, de temps à autre, une cheminée de briques rouges se retrouve cernée par ces hangars new look.
Mais que les choses soient claires, les structures d’acier riveté, grises, sales, de la gare de Cologne ne font vraiment plus le poids devant celles, blanches, spatiales, de la gare liégeoise des Guillemins. En gare de Duisbourg, à quelques dizaines de kilomètres au nord de Düsseldorf, on frise le précaire. Sous les hauts préaux des quais, de vastes filets verts à maillage large doublent les plafonds de peur que ceux-ci ne s’écroulent. Plus loin, des échafaudages tapissent le hall d’entrée et la façade.
A l’image de sa gare, Duisbourg se transforme et se modernise. Non sans mal. Les boutiques et les immenses centres commerciaux clinquants du centre-ville, qui se concentrent le long de la Düsseldorferstrasse et de la Königstrasse, feraient pâlir d’envie la rue Neuve bruxelloise. Et comme ses sœurs de la Rhur, la ville se reconvertit dans la culture et le divertissement. Elle se targue notamment d’avoir ouvert le plus grand et le plus récent casino d’Allemagne. Son théâtre et son orchestre philharmonique sont réputés. A l’heure du loisir généralisé et du temps partiel, le calcul vaut ce qu’il vaut. Mais jusqu’ici, cela ne fait pas les affaires de la ville, déficitaire depuis une quinzaine d’années, en raison (notamment) de recettes publiques en baisse.
Duisbourg ne tourne pas pour autant le dos à son passé industriel. La ville, qui est aussi le plus grand port fluvial d’Europe, s’en amuse désormais. Elle n’hésite pas à détourner ce patrimoine d’acier, pour mieux le mettre en valeur. Les exemples ne manquent pas. Anecdotique, telle cette fontaine du centre-ville où des sections de poutrelles, des roues de wagonnets et divers éléments de structures métalliques composent un mutant à mi-chemin entre passé et futur. Emblématique, avec son Landschaftspark (le parc du paysage), situé dans un quartier du nord de la ville, véritable parc d’attraction dont les infrastructures sont celles d’une authentique usine sidérurgique fermée en 1985. Ici, on plonge dans le colossal gazomètre devenu piscine géante, on escalade le mur de l’ancien entrepôt de coke, ou on admire le panorama du sommet du haut-fourneau "C’est le deuxième site le plus visité de la région après la cathédrale de Cologne, avec 500 000 visiteurs par an", assure l’une des deux gardiennes du centre d’information. Ouvert depuis quinze ans (mais complètement depuis douze), ce site de 200 ha, où l’on "entre à ses risques et périls" et où il vaut mieux parfois "baisser la tête", comme le recommande un panneau à l’entrée, fait partie d’un circuit de découverte régional de ces titans d’acier devenus écrins pour centres de divertissement, musées d’art contemporain ou des techniques (comme à Bochum, Dortmund, Hamm, Gelsenkirchen, etc.). Le tourisme est désormais le deuxième employeur de la Rhur
C’est ce passé technique qui intéresse ce professeur de chimie de Wuppertal, venu visiter le musée local avec une douzaine de ses élèves. "C’est le genre d’endroit que j’aime leur montrer parce que le passé nous construit, nous édifie", observe-t-il. "Mais ce qu’ils attendent surtout c’est le moment du porc au curry que nous allons manger après chaque excursion. Au point que certains me demandent au cours de la visite quand est-ce qu’on va manger!", rigole le professeur, un brin fataliste. "Bon, cela permet tout de même de parler de ce qu’on a pu voir et de prolonger un peu la visite par la discussion."
Mais Duisbourg n’en oublie pas pour autant les habitants de ses banlieues défavorisées. Depuis une dizaine d’années, les chancres aux façades décrépies et éventrées se sont multipliés dans les quartiers du nord de la ville, particulièrement à Bruckhausen, Marxloh et dans une partie de Beeck. Pour tenter de résoudre ce problème, la ville a entamé, il y a deux ans à Bruckhausen, un travail d’analyse urbaine en impliquant les habitants dans des ateliers de réflexion. "Nous leur avons expliqué quels étaient les problèmes du quartier et leur avons demandé ce qu’ils voudraient, quels étaient leurs besoins", recadre Evelyn Sucato, chef de projet à la Entwicklungsgesellschaft (EGDU), la société de développement de la ville. Un projet de "ceinture verte" est né, en l’occurrence une vaste étendue bucolique et vallonnée qui doit redonner un peu de couleurs au triste quartier de Bruckhausen. "L’objectif est d’améliorer la qualité de vie des habitants et aussi de créer une meilleure image du quartier afin de le rendre plus attrayant qu’il ne l’est vis-à-vis de l’extérieur", résume-t-elle.
Bruckhausen, avec ses 80 % d’immigrés (turcs et marocains pour la plupart), ses 20 à 25 % de chômeurs (le double de la ville), de même que le voisinage de l’immense usine sidérurgique de ThyssenKrupp, "fait mauvaise impression". L’habitat y est aussi très resserré et ne permet pas d’offrir beaucoup d’espaces de vie commune, à part cette grande place bétonnée qui sert aussi de terrain de jeu. L’aménagement de 9 ha d’espaces verts, gagnés sur les îlots de maisons faisant face à l’usine, devrait redonner un peu d’air aux habitants du quartier. "L’idée est de proposer un large terrain avec des arbres et de la végétation, où les habitants pourront venir en famille, entre amis, pour se promener, jouer, pique-niquer, organiser un barbecue, choses qu’ils peuvent rarement faire chez eux par manque d’espace", explique Evelyn Sucato.
La Ville mène en ce moment des contacts avec les propriétaires qui doivent être expulsés. "Au début, les gens n’étaient pas contents de devoir quitter les lieux, mais ils ont compris que ce projet de développement était dans leur intérêt. La moitié d’entre eux resteront à Bruckhausen, et la majorité des autres sur le territoire de Duisbourg, grâce à des aides", ajoute la chef de projet. Mais tout ce qui sera abattu ne sera pas reconstruit. "C’est non seulement impossible vu l’absence de terrains libres. Et puis, même si c’était le cas, il ne viendrait à l’idée de personne d’investir un seul euro dans un projet immobilier ici. Quant aux moyens financiers de la population locale, ils sont très limités", souligne Evelyn Sucato.
L’année prochaine, deux phases de démolition devraient débuter. Au total, une centaine de maisons disparaîtront, les aménagements paysagers étant prévus à partir de 2012, au plus tôt. "Mais nous espérons déjà aménager de petits espaces verts au fur et à mesure que les démolitions s’effectueront. Cela permettrait déjà d’apporter du concret aux yeux de la population", ajoute-t-elle. La fin du projet est programmée pour 2015. Si aucun retard ne vient entraver sa bonne marche comme c’est parfois le cas dans d’autres cités de la Ruhr.
La reconversion économique de la région coûte cher. Et les élus locaux mettent de plus en plus en cause le mécanisme de solidarité fédérale qui, jusqu’en 2019 (trente ans après la chute du Mur), doit permettre aux Länder de l’Est de refaire leur retard en matière d’infrastructures. Pour couronner le tout, la récente récession économique a aussi grevé les finances municipales au point que celles-ci se voient contraintes de retarder, si ce n’est de renoncer, à certains de leurs projets de développement. "Ce n’est pas le cas pour la ceinture verte", assure Mme Sucato, confiante. "Le financement du projet est solide, assuré à parts égales par le Land de Rhénanie-Nord-Westphalie et l’Union européenne, d’une part, et ThyssenKrupp, d’autre part." Restent six ans pour teinter tout ce gris de vert.
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