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20 ans après la chute du Mur de Berlin

Dans la Vallée du soleil

Vincent Braun

Mis en ligne le 06/11/2009

Symbole de la reprise économique de l’ex-RDA, Bitterfeld-Wolfen est devenu le centre européen de la production de cellules photovoltaïques.
Reportage Envoyé spécial à Bitterfeld-Wolfen

Ni le paysage, de haies d’arbres, ni le gigantesque lac, qui borde la Seepromenade et le long duquel des ouvriers mettent la dernière main à d’élégants petits immeubles à appartements, ne laissent soupçonner quoi que ce soit. Pourtant, il s’agit du plus grand lac artificiel d’Allemagne. Ses vingt-cinq kilomètres carrés dissimulent la plaie restée longtemps béante de l’ancienne mine à ciel ouvert de Goitzsche - au nom presque imprononçable pour un locuteur non germanique. Ce site minier a fait pendant des décennies la réputation de la petite ville de Bitterfed. Ici, à une bonne centaine de kilomètres au sud-ouest de Berlin, là où la Saxe-Anhalt jouxte la Saxe, on a extrait l’ambre du sous-sol jusqu’en 1992. Une production qui a fait les beaux jours de la région ainsi que des ateliers de joaillerie de la côte baltique. Après la faillite de l’exploitation, un projet a complètement refaçonné le paysage meurtri. Quatre trous ont été immergés sous des millions de mètres cubes d’eau, lesquels accueillent désormais en masse les amateurs de sports nautiques ou d’activités de loisirs en tous genres.

Outre sa mine d’ambre, Bitterfeld a bâti sa renommée sur sa production de briques et de terracotta, ainsi que sur son important pôle chimique. C’est ici que s’est établie la société Agfa dès 1895, qui produira des films dès 1910. C’est ici aussi que de nombreuses innovations ont vu le jour, comme les premiers films à rayons X, les premiers films couleur pour le cinéma, l’alliage du tout premier avion en métal, les fibres synthétiques, ou encore le PVC.

Une tradition industrielle qui perdure aujourd’hui, bien qu’elle s’exprime désormais dans d’autres domaines. Les restructurations qui ont suivi la chute du Mur et la réunification du pays ont fait leur œuvre. Des dizaines de milliers d’emplois se sont évaporés lors de l’écroulement des grandes entreprises locales au début des années nonante. Au total, la ville a perdu un quart de ses emplois. Et a du faire face à un exode massif de sa population. Si bien que, consciente que l’union fait la force, Bitterfeld s’est unie, en juillet 2007, aux localités environnantes de Wolfen, Greppin, Holzweissig, Thalheim et Roedgen. Rebaptisée Bitterfed-Wolfen, la nouvelle cité compte aujourd’hui quelque 45 000 habitants, soit à peu de choses près la population de la seule Wolfen en 1989.

Aujourd’hui, la reconversion présente des signes plus qu’encourageants. Quatorze zones industrielles et d’affaires ont trouvé place sur le territoire de la ville. Le parc industriel chimique rassemble à lui seul plus de 11 000 emplois dans quelque 360 entreprises. C’est notamment ici que le groupe allemand Bayer fabrique son Aspirine pour l’ensemble de l’Europe. Ici aussi que l’on produit des panneaux de verre de nouvelle génération, composant aussi bien la coupole transparente du Bundestag berlinois que la robe du Burj Dubaï, le plus haut gratte-ciel au monde.

Son parc technologique est en train de se tailler une solide réputation. En quelques années seulement, il est devenu le centre européen de l’industrie photovoltaïque. Q-Cells, la toute jeune société qui y a établi en 2001 son unité de production composée de 19 personnes, a connu une ascension foudroyante. Elle occupe à ce jour plus de 2 000 employés et est devenue le deuxième producteur au monde pour produire ses cellules solaires de silicone, Q-Cells a également entraîné dans son sillage quantité d’entreprises qui ont investi et se sont rapidement développées dans ce secteur de haute technologie qui occupe, au total, plus de quatre mille personnes dans le parc.

L’émulation dont a fait le parc lui vaut le vocable de Solar Valley, en référence à la Silicon Valley californienne, et à son récent pendant est-allemand, la Silicon Saxony, installée du côté de Dresde (à cent cinquante kilomètres au sud-est d’ici) où se sont regroupés des grands noms de l’industrie informatique, tels que Siemens, AMD et Motorola, produisant là aussi un phénomène d’entraînement. Le succès de la Solar Valley prouve que l’économie de l’est se relève progressivement et qu’elle dépasse - de peu il est vrai - les frontières de la Saxe et de la Thuringe, les deux Länder du sud de l’ex-RDA considérés comme ceux qui ont le mieux négocié la transition.

Mais le succès éclatant de la Solar Valley ne doit pas occulter le problème de fond de l’économie est-allemande. "La grosse difficulté dans l’est de l’Allemagne", explique Martin Bohne, "c’est l’absence de culture entrepreneuriale". Pour ce journaliste de la radio publique installé à Leipzig, il n’y avait pas de réel tissu économique avant 1989. "L’Allemagne de l’Est ne comptait en gros que des monopoles d’Etat. Il n’y avait donc pas de place pour les PME qui font la richesse d’un pays ou d’une région. Et quand ces grandes entreprises se sont écroulées, on s’est retrouvé dans un désert économique où tout était à refaire", relève-t-il. C’est ce qui explique, selon lui, la difficulté, ou à tout le moins la lenteur, avec laquelle la partie est-allemande se reconvertit.

"Un des révélateurs de ce sous-développement est le parachutage de patrons de l’ouest pour diriger des sociétés créées dans zone est. Les moyens financiers sont là, mais il manque toujours cruellement de vrais entrepreneurs ainsi que de bonnes idées", poursuit Martin Bohne. Bref, il estime qu’il faudra encore des nombreuses années avant que les Länder de l’est puissent rivaliser avec ceux de l’ouest. Pourtant, une importante école de gestion d’entreprises, la Handelshochschule, qui figure parmi les plus réputées au monde, se trouve à Leipzig

Dans la Vallée solaire, on profite du rayonnement international de ce nouveau secteur. Mais cela tarde à rejaillir sur la ville elle-même. En dehors de ses zones économiques et des quartiers d’habitations ultracontemporains qui les jouxtent, Bitterfeld-Wolfen apparaît un brin désuète, voire franchement vieillotte dans son centre-ville. A l’image de ses grandes artères qui apparaissent trop larges au regard de son habitat de gabarit peu élevé, la cité semble flotter dans un vêtement trop grand pour elle. C’est un peu comme si ces boulevards étaient sciemment conçus pour inciter à la fuite. Vers un meilleur ailleurs.

Quant aux commerces, beaucoup sont modestes, quelques-uns désuets. Coiffeurs, snacks, bars internet, magasins de vêtements se succèdent, sans tenter de séduire De temps à autre, une boutique sort du lot, qui ne dépareillerait pas sur les meilleures avenues occidentales. Mais il suffit de porter le regard en face ou à côté pour apercevoir une façade décrépie, quand ce n’est pas un chancre, comme le Kauf Paradies dont on peut dire rien qu’à l’odeur de moisissure qui s’échappe d’entre les panneaux de bois recouvrant ses fenêtres qu’il est fermé depuis des lustres. On trouve aussi une poignée d’agences de voyages. Celle qui voisine la place de l’Hôtel de ville propose notamment des escapades dans le massif du Harz, à l’autre bout du Land, ou sur l’île de Rügen. S’échapper. Toujours s’échapper

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