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20 ans après la chute du Mur de Berlin

Mur de Berlin: Marzi au pays de Solidarnosc

Alain Lorfèvre

Mis en ligne le 09/11/2009

Entretien

Lorsque le mur de Berlin tombe, le 9 novembre 1989, la Pologne est déjà à moitié libre : le 4 juin, s’y sont tenues les premières élections démocratiques d’un pays du bloc de l’Est. "Les Allemands savaient ce qui se passait en Pologne et en Tchécoslovaquie depuis le printemps. C’est aussi pour ça qu’ils sont descendus dans la rue", rappelle Marzena Sowa. En 1989, elle avait dix ans. Le souvenir de ces mois historiques, elle le conte à travers ses yeux d’enfant dans "Pas de liberté sans solidarité", le cinquième tome de "Marzi", la bande dessinée autobiographique illustrée par son compagnon Sylvain Savoia.

Depuis 2005, le tandem signe cette série remarquable. Un heureux accident, quand on sait que Marzena (prononcez : Marjena) Sowa ignore tout de la bande dessinée lorsqu’elle s’installe en France en 2001. "Encore aujourd’hui, la BD reste quelque chose de très confidentiel en Pologne", précise-t-elle. "Quand j’ai rencontré Sylvain et qu’il m’a dit que c’était son métier, c’était très abstrait pour moi. Un an après, j’étais auteure. J’ai un peu honte quand on sait que d’autres galèrent parfois des années. En somme, on peut dire que j’ai couché !", rigole-t-elle C’est Sylvain Savoia qui a eu l’idée de mettre en images les souvenirs d’enfance de sa compagne. "Elle m’avait raconté l’histoire qui ouvre le premier tome, celle des carpes que ses parents et leurs voisins achetaient chaque année pour le repas de Noël et qu’ils gardaient jusqu’au 25 décembre. J’ai tout de suite visualisé ces immeubles avec les carpes dans les baignoires. Je lui ai proposé de coucher sur papier d’autres souvenirs de son enfance." "Au début, j’écrivais pour moi et pour Sylvain, précise Marzena. Et pour ne pas oublier, dans l’idée que je ferais peut-être un jour lire ça à mes enfants." Sylvain propose le concept à Laurent Duveau, directeur éditorial chez Dupuis. "Il a été tout de suite superemballé."

"Marzi" trouve très vite son public. Un public jeune qui n’a pas connu la guerre froide. La force de ce personnage, c’est son universalité : Marzi est d’abord une petite fille qui joue avec ses copains sur le palier de l’immeuble de ses parents, qui rêve de poupées ou d’escapades à la campagne, et qui cherche à faire entendre sa voix au milieu de celles des adultes. Mais Marzi fait aussi la queue devant des magasins quasi vides, voit à la télévision un général décréter l’état de guerre, s’inquiète de ne pas voir rentrer son père de l’usine Dans le dernier tome paru, elle participe à une manifestation de Solidarnosc et reçoit d’une tante sa première poupée "américaine" "On ne fait pas du documentaire, note Sylvain. Nous ne sommes pas là pour raconter l’histoire de la Pologne " "Mais on raconte une enfance en Pologne", enchaîne Marzena.

Ce regard tantôt tendre, tantôt humoristique, tantôt nostalgique même, rompt avec les clichés que l’on nourrit encore sur les pays de l’ex-bloc de l’Est. "Pour nous, c’était normal. Les enfants n’avaient pas l’impression d’être privés de quelque chose, puisque c’était nos seuls repères. Ce qu’on ressentait, par contre, c’était, parfois, l’inquiétude des adultes ou le manque de liberté." Aujourd’hui, "Marzi" participe de la mémoire de ces années-là en Pologne. "C’est un best-seller à l’échelle locale", remarque le couple. Marzena a fait la "Une" des magazines et des journaux. "J’ai même été interviewée pour l’émission de télévision que je regardais étant enfant et qui avait été interrompue le jour où le général Jaruzelski a annoncé l’état de guerre", souligne-t-elle. Succès de librairie en France et en Belgique, "Marzi" a les honneurs d’une exposition, à l’Université du Travail, à Charleroi. La série vient d’être rééditée en intégrale de deux volumes, au format carré et en bichromie. "Avec cette édition, on touche un public plus adulte, féru de "romans graphiques"." Marzi part maintenant à la conquête de nouveaux marchés - Italie, Espagne, Allemagne, Etats-Unis, Corée, - et de nouveaux supports : une série d’animation est en projet.

Mais l’histoire de Marzi s’arrête-t-elle avec la chute du Mur ? "J’ai encore plein de souvenirs, note Marzena. "Il y aura au moins deux autres albums . Mais nous n’irons pas au-delà de l’arrivée en France". "L’idée est de montrer aussi ce que fut la Pologne de l’après-communisme", conclut Sylvain. Une Pologne qui, au dire de Marzena, "se cherche toujours". "Ma génération a eu à la fois la malchance et la chance d’avoir connu les deux périodes. Celle de mes parents ne se reconnaît pas toujours dans l’adhésion à l’Union européenne; comme dit ma mère : "Avant 1989, Moscou nous dirigeait, aujourd’hui, c’est Bruxelles." Certains veulent encore que l’on règle des comptes. Ils n’ont pas digéré que l’on se soit assis à la même table que les communistes. Mais Geremek, une des rares personnalités qui fait encore l’unanimité, disait que, si c’était un compromis pourri, il avait permis de faire le premier pas vers la liberté, et sans violence." Un premier pas qui permit à une petite fille de réaliser sa destinée : en polonais, le diminutif de Marzena veut dire "rêveries".

"Marzi", par Sylvain Savoia et Marzena Sowa, éd. Dupuis, 5 tomes de 48 pp.; intégrale, 2 tomes de 254 pp. chacun.

"Marzi, souvenirs de Pologne", exposition jusqu’au 27/11. Bibliothèque de l’Université du Travail, 1, bld Roullier, 6000 Charleroi.

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