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Histoire de la réunification européenne (2/3)
Union Européenne: difficile d’entrer dans l’ère XXL
Sabine Verhest
Mis en ligne le 13/11/2009
L’euro, la politique étrangère, la justice et les affaires intérieures : avec le traité de Maastricht (1992), la Communauté européenne se déploie, en même temps qu’elle se dote d’un marché unique porté par le président de la Commission, Jacques Delors. Son élargissement revient logiquement au devant de l’agenda en ce début des années 1990. Mais celui dont il est question bénéficie à l’Autriche, à la Finlande et à la Suède, non aux Etats d’Europe centrale libérés du joug soviétique. "Il était clair pour nous que ces pays, tôt ou tard, entreraient dans l’Union, mais ils doutaient de notre volonté réelle", se remémore le Premier ministre belge d’alors, Jean-Luc Dehaene. A leurs yeux, l’adhésion s’impose pour des raisons historiques. "Nous pensions que c’était un devoir moral, parce que, si la guerre froide avait pris fin, ce n’était pas par l’action des armées occidentales, mais grâce à l’opposition de peuples d’Europe centrale", rappelait Bronislaw Geremek, l’ancien chef de la diplomatie polonaise, décédé l’an dernier. En restant les bras croisés face au glacis, les puissances occidentales auraient ainsi contracté une sorte de dette. "L’adhésion est une grande idée", mais les Douze pensaient qu’elle était "trop généreuse pour pouvoir être traduite en réalité" dans l’immédiat, se souvient le Premier ministre luxembourgeois Jean-Claude Juncker.
Les pays de l’Est commencent par conclure des accords d’association, comme on les appelle alors, destinés à instaurer une zone de libre-échange avec la Communauté. Lorsque le chef du gouvernement tchécoslovaque Marian Calfa signe le sien, le 16 décembre 1991, il glisse au passage : "Nous espérons que, d’ici à la fin de ce siècle, nous serons membres à part entière." Ses espoirs seront déçus. Mais ils auront été entretenus. Ainsi, Jacques Chirac, avec cet enthousiasme débridé qu’il peut parfois manifester, sait-il trouver les mots qui ravissent ses interlocuteurs en promettant aux uns et aux autres une adhésion en l’an 2000. "J’ai toujours critiqué ces promesses d’adhésion rapide", tempête Jacques Delors, fustigeant les "marchands d’illusion, qui ne résistent pas aux idées que demain on rasera gratis." Mais "c’était une grande idée", pense Jerzy Buzek, Premier ministre polonais de 1997 à 2001 et aujourd’hui président du Parlement européen. "Ils ne pensaient pas aux coûts ni à la fermeture de chapitres de négociation, ils pensaient à l’idée dans son ensemble et cette idée est fantastique !"
Les Douze, puis les Quinze, sont en fait divisés. L’histoire de l’Union est plus que jamais jalonnée de tensions entre chauds partisans de l’élargissement, comme les Britanniques ou les Danois, et les fervents défenseurs de l’approfondissement, parmi lesquels les Belges. "On se regardait en chiens de faïence. Ceux qui voulaient aller vite vers l’élargissement étaient suspectés de vouloir diluer l’intégration et, inversement, ceux qui prônaient d’abord l’approfondissement étaient perçus, certainement par les pays candidats, comme n’étant pas de véritables partisans de l’élargissement", se souvient Jean-Luc Dehaene. A l’Est, on interprète en effet souvent les (tentatives de) réformes successives comme des démarches délibérées visant à ralentir le processus d’élargissement. Pourtant, juge Hubert Védrine, ancien ministre français des Affaires étrangères, "c’est un peu consternant, mais les Européens ont finalement toujours privilégié l’élargissement sur l’approfondissement".
Réunis à Berlin en 1999 pour négocier leurs perspectives financières des sept années à venir, les Quinze ne tirent pas non plus les conséquences budgétaires de l’élargissement qui s’annonce. "Vers l’extérieur, on clamait que l’élargissement devait se faire, et rapidement, mais, à l’intérieur de l’Union, personne n’avait le courage de considérer qu’il avait un prix politique et financier, et tout le monde essayait de repousser le moment des choix le plus loin possible", explique Jean-Luc Dehaene. "J’ai même entendu à Berlin un de mes collègues se demander pourquoi tenir compte de l’élargissement dans nos perspectives financières 2000-2006, puisqu’il ne se ferait de toute façon pas avant 2006 !"
Or l’Union s’élargira non seulement en 2004, mais à dix pays de surcroît, avec un budget étriqué et des institutions mal réformées par le traité de Nice conclu une aube de décembre 2000, avec Guy Verhofstadt sacré "héros" de la nuit par son collègue finlandais Paavo Lipponen. S’en souvient-on à Bucarest et Vilnius ? Le libéral s’est battu pour donner plus de poids à la Roumanie et à la Lituanie dans le processus de décision européen. Neuf ans et bien des écueils plus tard - dont le rejet franco-néerlandais du traité constitutionnel n’est pas le moindre -, un nouveau texte fondateur, le traité de Lisbonne, remplacera enfin celui de Nice, le 1er décembre 2009.
Le premier signal positif, encore en deçà de leurs attentes toutefois, les pays d’Europe centrale et orientale l’obtiennent en juin 1993, quand le Conseil européen admet officiellement le principe de l’élargissement à l’Est. Mais, ce faisant, il l’encadre de conditions politiques (comme le respect des droits de l’homme et des minorités), économiques et législatives : les fameux "critères de Copenhague". Moins d’un an plus tard, au printemps 1994, la Hongrie, suivie par la Pologne, pose formellement sa candidature à l’Union.(1)
L’année 1997 marque ensuite un vrai tournant sur le chemin conduisant à l’agrandissement de la famille européenne. A la tête de l’Union, du haut de ses 42 ans, Jean-Claude Juncker convie au sommet de Luxembourg, outre les Quinze, les chefs d’Etat et de gouvernement des pays candidats. "Helmut Kohl était là. Assister ainsi aux retrouvailles entre les deux parties de l’Europe représentait un grand moment de l’histoire du continent et de la sienne propre. Jamais, jeune homme, il n’aurait pensé qu’un chancelier allemand puisse un jour assister à ces retrouvailles. Il a pleuré. Les chefs d’Etat et de gouvernement d’Europe centrale et orientale racontaient où ils se trouvaient ce même jour de décembre il y a dix ans. La moitié de ceux qui ont pris la parole étaient en prison, les uns torturés, d’autres éloignés de leur famille, d’autres dans des baraquements psychiatriques. Ce fut un moment d’intense émotion."
Concrètement, le sommet prend des décisions capitales. Les Quinze décident d’ouvrir au printemps 1998 des négociations d’adhésion avec les six pays les plus avancés (l’Estonie, la Hongrie, la Pologne, la République tchèque, la Slovénie, auxquelles s’ajoute Chypre) sans laisser les autres sur le bas-côté pour autant. Le 11 décembre 1999 à Helsinki, ils décident d’entamer les pourparlers avec la Bulgarie, la Lettonie, la Lituanie, la Roumanie et la Slovaquie (qui a rompu entre-temps avec l’apprenti-dictateur Vladimir Meciar), ainsi qu’avec Malte.
"Après un an, alors que nous préparions nos rapports réguliers sur les pays candidats, j’ai eu le sentiment que la vitesse de rattrapage était très encourageante et j’ai pensé qu’il était possible de trouver une solution incluant dix pays", se souvient le commissaire en charge de l’Elargissement, Günter Verheugen. La Roumanie et la Bulgarie, elles, avaient pris trop de retard. A l’automne 2000, l’Allemand mentionne pour la première fois publiquement le chiffre 10. Mais "à l’époque, croire au big bang était une chimère", se souvient l’ancien ministre slovaque des Affaires étrangères, Eduard Kukan. Même les Suédois, qui accèdent à la présidence de l’Union le 1er janvier 2001, ont en tête un scénario de mini-élargissement, enchérit Günter Verheugen. "L’idée était d’avoir des pays comme la Hongrie, la Slovénie, l’Estonie et Chypre. Mais j’ai dit que cela ne marcherait pas. Quelle serait la réaction de la Pologne ou de la République tchèque ? Il était possible que nous perdions ces pays. Il n’aurait pas été bon non plus d’avoir l’Estonie dans l’Union mais pas la Lettonie et la Lituanie, ou les Tchèques mais pas les Slovaques." Pour le Français Hubert Védrine, les Etats membres se sont alors laissés "un peu violer". D’autant que "l’hypothèse qui aurait consisté à entrevoir un premier élargissement sans la Pologne était inconcevable pour un certain nombre" d’entre eux, rappelle Jean-Claude Juncker. La théorie selon laquelle chacun est jugé sur ses mérites propres s’écrase sur le mur de la realpolitik : la Pologne, 40 millions d’habitants, doit faire partie du premier train.
Les pays candidats, eux, s’impatientent, et réclament une date d’adhésion, une vraie, las des vagues promesses lancées au détour de visites officielles. Le processus a indéniablement besoin d’une nouvelle dynamique, car "après l’euphorie initiale" de l’ouverture des négociations, "la prolongation exagérée des entretiens a causé une déception", se souvient l’ex-président hongrois Arpad Göncz. En novembre 2000, la Commission élabore un échéancier de priorités précis visant à boucler les pourparlers "dans le courant de l’année 2002". La perspective est désormais claire.
Les pourparlers, laborieux, douloureux, exigeants, frustrants, ne sont pas forcément bien vécus pour autant; les négociateurs ne s’entendent pas toujours; les accrocs, les incompréhensions, les crises se succèdent. "Nous ne sommes pas un club de football", ne cesse de rappeler Günter Verheugen, "nous devons passer en revue tout l’acquis communautaire, voir ce que les candidats peuvent adopter maintenant et s’ils appliquent bien les règles. En cas de problèmes, nous discutons de la possibilité d’octroyer des dérogations." Près de 300 périodes transitoires offriront ainsi à leurs bénéficiaires quelques années supplémentaires (jusqu’à 14 ans pour la Pologne) pour respecter les règles. "Des deux côtés, les comptables ont pris la place des hommes politiques et la technique a pris celle de l’imagination", regrettait Bronislaw Geremek. Mais les efforts suscitent l’admiration, notamment de l’ancien président de la Commission, Jacques Santer. "Je dois dire avec recul que la plupart des dirigeants des pays d’Europe centrale et orientale, conscients de l’enjeu, ont imposé à leurs citoyens des sacrifices que nous, dirigeants occidentaux, n’aurions jamais eu le courage d’imposer aux nôtres." (A suivre.)
Savoir Plus
(1) La Roumanie, la Slovaquie, la Lettonie, l’Estonie, la Lituanie et la Bulgarie poseront leur candidature en 1995, suivies de la République tchèque et de la Slovénie en 1996, de la Croatie en 2003, de la Macédoine en 2005, du Monténégro en 2008 et de l’Albanie en 2009.
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