Mardi 9 fév 2010

France | Corse

Le procès d’un coup de force

Bernard Delattre

Mis en ligne le 21/11/2009

Des syndicalistes corses avaient détourné un ferry et séquestré ses passagers. Ils sont à présent jugés. Magistrats et politiques marchent sur des œufs.
Correspondant permanent à Paris

A

l’époque, l’affaire avait fait sensation bien au-delà de la France : les images de son dénouement avaient été diffusées sur les télés du monde entier. C’était à l’automne 2005. Dominique de Villepin, alors Premier ministre, avait dû envoyer sinon la cavalerie, du moins les commandos de la marine et les gendarmes du groupe d’élite du GIGN pour, au cours d’une opération quasi-militaire menée au large de Bastia, reprendre le contrôle d’un cargo-ferry de la compagnie maritime corse SNCM. Le navire avait été occupé puis détourné et ses passages séquestrés par une soixantaine de syndicalistes corses opposés à la privatisation de cette compagnie.

Seul ce raid héliporté avait permis aux autorités de mettre un terme au coup de force des marins. Coup de force qui avait été le point d’orgue d’un mouvement social ayant bloqué les ports de l’île, au grand dam de milliers de touristes, ralenti l’économie locale, et donné lieu à des scènes de guérilla urbaine dans plusieurs villes.

Quatre ans plus tard, jeudi et vendredi, s’est tenu le procès en correctionnelle de quatre dirigeants syndicaux impliqués dans cette action.

Poursuivis pour séquestrations en réunion et usurpation de commandement, ils risquaient dix ans de prison. Les audiences se sont déroulées dans un climat tendu, entourées d’un dispositif de sécurité digne d’un procès de grand banditisme. Ont eu lieu débrayages et manifestations, où a notamment été vu le trotskiste Olivier Besancenot, proche d’un des prévenus.

Pour les syndicats et les nationalistes corses, en effet, ce procès relève de "la criminalisation de l’action syndicale" et constitue donc "une antinomie dans une société démocratique". L’action contre le ferry, "radicale" mais "légitime", était une simple "occupation d’un outil de travail " par des "travailleurs en lutte". "Ce n’était en rien un acte de piraterie, rien à voir avec la Somalie. Il n’y avait pas de demande de rançon, pas de kalachnikov", selon le principal prévenu. Qui, au procès, a néanmoins reconnu avoir, à l’époque, tenu au personnel du navire des propos assimilables à des menaces verbales.

Les syndicalistes et leurs partisans fustigeaient "un procès politique". Les pouvoirs politique et judiciaire, en tout cas, ont multiplié les gestes pouvant être interprétés comme révélateurs de leur souci de ne pas risquer de tendre un climat insulaire toujours précaire.

Ainsi, dès avant le procès, la SNCM - pour préserver la paix sociale en son sein ? - avait retiré sa constitution de partie civile. Et l’Assemblée de Corse, à majorité UMP, avait demandé l’arrêt des poursuites. La justice, surtout, n’avait pas retenu à l’encontre des marins la qualification de détournement de navire, crime passible de trente ans de prison et qui leur aurait valu d’être jugés aux assises. Et vendredi, le président du tribunal a demandé la requalification des faits en menaces, un délit trois fois moins lourdement punissable que la séquestration.

Après s’être défendu de toute "instrumentalisation de la justice" par le pouvoir politique, le parquet a requis des peines de dix-huit mois à deux ans de prison avec sursis. Le jugement a été mis en délibéré à début décembre.

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