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séisme à Haïti

Un pays à construire, autant qu’à reconstruire

Olivier le Bussy

Mis en ligne le 15/01/2010

L’historien Christophe Wargny rappelle que ce n’est pas la première fois qu’Haïti fait l’objet de l’attention de la communauté internationale. Ce qui n’empêche qu’il est toujours victime des mêmes maux.

Historien spécialiste d’Haïti, Christophe Wargny, - qui fut proche du président déchu Jean-Bertrand Aristide, dont il prit ses distances lorsqu’il constate les dérives du régime - apporte son éclairage sur l’histoire d’un pays martyr.

Pourquoi, plus de deux siècles après avoir pris son indépendance, Haïti accuse-t-il encore un tel retard de développement économique et politique ?

Quand Haïti est devenu indépendant de la France, le pays n’était absolument pas prêt. Il s’y est trouvé contraint par la volonté de Bonaparte d’y rétablir l’esclavage. De plus, il s’est trouvé d’autant plus handicapé qu’il avait donné un exemple "lamentable" à l’époque : des nègres qui défont l’armée la plus puissante du monde. Pour cette raison, l’Occident a mis ce pays en quarantaine pendant des décennies, ce qui contribue à expliquer son extraordinaire retard de développement.

Le fait que ce pays ait subi la dictature des Duvalier, des années 50 au milieu des années 80 n’a pas non plus joué en sa faveur…

La dictature des Duvalier a introduit dans l’esprit des gens que la violence est le concept roi, celui par lequel on résout les problèmes. Si les Duvalier se sont maintenus aussi longtemps, c’est parce qu’on était dans le contexte de la guerre froide, et même si l’Amérique de Kennedy n’appréciait guère cette dictature très fruste, ils ont laissé Duvalier père au pouvoir parce que c’était un anticommuniste notoire. Ce n’est que quand les pays de l’Est ont commencé à tanguer, à la fin des années 80 que les Américains ont abandonné le fils Duvalier et essayé de faire place à un régime plus présentable.

Pourquoi la transition politique a-t-elle échoué ?

Ni l’armée, ni la bourgeoise n’ont accepté le verdict des urnes. Le coup d’Etat de 91 (au cours duquel l’armée renversa Jean-Bertrand Aritistide, président élu au suffrage universel l’année précédente - NdlR) a eu des effets terribles pour l’économie et le développement du pays.

Cela dit, lorsqu’Aristide arrive au pouvoir en 1990, il est porteur d’espoir avant d’être contraint à s’exiler. Mais lors de son retour, en 1994, ces espoirs vont être déçus…

Il y a des causes extérieures, dont une stratégie américaine ambiguë, mais aussi d’indiscutables causes internes. Aristide a fini par comprendre que l’angélisme et la morale qu’il voulait introduire en politique ne lui permettrait pas de durer et que s’il voulait se maintenir, il lui fallait adopter les bonnes vieilles méthodes haïtiennes. J’ajouterai que c’est autant le changement d’un homme que celui du groupe qui l’entoure. Pour avoir fait partie de son entourage, j’ai pu mesurer combien celui-ci prenait goût au pouvoir et encourageait le chef à en abuser.

Quels que soient les régimes, Haïti reste un pays où les richesses sont très inéquitablement partagées.

Les choses ont commencé à changer un tout petit dans les années 2000. Mais Haïti reste un pays où 1 % de la population (des descendants des mulâtres ou des Syro-libanais) détient la moitié de la richesse du pays. Grâce à l’argent de la diaspora, les Haïtiens achètent de la sauce tomate, des légumes, une voiture d’occasion etc. à une espèce d’oligopole, soit une douzaine de familles, qui détiennent les moyens d’importation et investissent leurs bénéfices à l’étranger.

L’un des problèmes d’Haïti est que son économie ne repose sur (presque) rien…

Il y a trois ressources majeures : l’argent de la diaspora, l’aide internationale et le trafic de la drogue. Ce dernier est probablement en baisse depuis que la force de l’Onu est présente en Haïti, depuis 2004. L’économie devrait reposer sur l’agriculture mais elle n’est même pas suffisante parce que le pays est ravagé par l’érosion. Haïti exporte un petit peu de produits manufacturés dans les usines proches de la frontière dominicaine, où il n’y a guère de droits pour les travailleurs. Ça pourrait être un eldorado touristique, mais les conditions de sécurité ne sont pas remplies.

Le pays est-il toujours aussi violent qu’on le dit ?

Il y a eu une baisse de violence il y a deux ans quand le président Préval a mis un terme aux négociations avec les bandes armées, qui étaient des politiques dégénérées proches d’Aristide. Mais il y a une exagération de la perception de la violence à Haïti : même au pire moment, la violence à Port-au-Prince n’a jamais atteint les niveaux de certaines métropoles sud-américaines.

Qu’en est-il, au-delà des clichés, du rôle du vaudou dans la société haïtienne ?

Je ne pense pas qu’il ait un rôle politique majeur. Dans les zones rurales, il a une influence négative parce qu’il entourage les superstitions. Il est un facteur de retardement de l’entrée d’Haïti dans la modernité, après avoir été un facteur unificateur des esclaves contre leurs maîtres.

De quoi Haïti a-t-il besoin en premier lieu ? Et le tremblement de terre va-t-il contribuer à placer la situation du pays en tête des priorités de l’agenda international ?

Il y a des flux financiers, venus notamment de l’Union européenne, qui ne sont pas négligeables. Probablement Haïti aura besoin de beaucoup plus par les temps qui viennent. Le problème cependant n’est pas tant une question de quantité d’argent que de récepteurs de cet argent. Et souvent ces derniers sont extrêmement corrompus. L’un des atouts d’Haïti c’est la vigueur d’un réseau associatif et coopératif auquel il faudrait faire appel plutôt qu’aux autorités. Les grands bailleurs de fond ont souvent tendance à fermer les yeux quand il y a une démocratie formelle. Pour conclure, je dirai que ce n’est pas la première fois qu’Haïti se trouve replacé au centre des préoccupations. Mais avant de songer à reconstruire le pays, il faut d’abord le construire.

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