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destins de femmes chinoises

Du socialisme à "Jane Eyre"

Philippe Paquet

Mis en ligne le 08/03/2010

Ouvrière, Zhang Lijia rêvait de devenir écrivain. Elle y est arrivée. Après avoir appris l’anglais en lisant des classiques durant les réunions politiques…

Née à Nankin en 1964, le jour de la fête du Travail, Zhang Lijia rêvait de devenir romancière, mais n’eut d’autre choix que de succéder à sa mère comme ouvrière dans une usine top secrète qui fabriquait des missiles. Inquiétée pour sa participation aux manifestations de la place Tian’anmen en juin 1989, elle partit étudier le journalisme à l’Université de Londres. Mariée à un reporter de "USA Today", dont elle est aujourd’hui séparée, elle vit à Pékin avec ses deux filles. Elle a publié en 2008 le récit de sa vie sous le titre "Socialism is Great !" dont une traduction française vient de paraître. Elle y raconte notamment comment sa vie bascula, en 1985, quand elle put enfin apprendre l’anglais.

"Une langue étrangère est un outil de la lutte des classes. D’après notre professeur, qui nous faisait répéter les mots comme des perroquets, Marx était l’auteur de cette phrase, la seconde que j’apprenais en anglais. La première était : "Longue vie au président Mao !" Mais le Grand Timonier était mort depuis neuf ans, j’avais quitté l’école cinq ans plus tôt et les successeurs de Mao courtisaient le monde capitaliste que Marx méprisait. Après des années de suspicion, l’anglais redevenait à la mode; moi aussi, j’en ferais mon instrument de lutte."

Passionnée par son étude et pressée de progresser, Lijia écume la librairie des langues étrangères de Nankin. Les éditions chinoises piratées qu’elle s’y procure sont délicieusement agrémentées de rappels à l’ordre. "Oliver a les mauvaises habitudes des jeunes capitalistes qui aiment juger et même noter les jolies filles selon leur apparence", mettait en garde une notule dans "Love Story", le best-seller d’Erich Segal, au bas de la page où Oliver accorde la note "A" aux jambes de sa petite amie."

Mais l’étudiante n’est pas découragée pour si peu. "J’étais d’autant plus fanatique des romans anglais que nos manuels scolaires politiquement corrects m’ennuyaient à périr. Nous apprenions que Lénine visitant Londres avait éprouvé un choc en découvrant l’énorme différence entre le West End et le East End. "Deux pays dans une nation !" crachait le futur dirigeant soviétique. "Le capitalisme est venu au monde couvert de la tête aux pieds de sang et d’excrément."

Comme on pouvait s’y attendre, notre programme de lecture intensive incluait "Oliver Twist" de Dickens, que j’avais étudié en chinois à l’école. Alors que la plupart des romans occidentaux étaient interdits, "Un Orphelin dans la capitale brumeuse", le titre de la traduction chinoise, était l’un des rares livres autorisés, précisément pour l’image qu’il donnait de Londres la capitaliste : froide, misérable et injuste.

Il y a avait heureusement des bijoux comme "Jane Eyre". Planquée au fond de la salle de réunion, je me sentais à l’abri des postillons de Wang et des tourbillons de sa propagande. Je ne connaissais pas tous les mots, mais j’en comprenais assez le sens pour apprécier le chef-d’œuvre de Charlotte Brontë. [ ]

Les larmes me montaient aux yeux; j’éprouvais ce que [Jane] éprouvait; je m’identifiais à elle; j’étais la pauvre fille sur le point de perdre l’homme qu’elle aimait. La vue brouillée par les pleurs, je m’enfouissais plus profondément dans mon livre.

Soudain, un collègue me poussa du coude. Incapable sur le moment de savoir où je me trouvais, je compris la situation en croisant les yeux sinistres de l’instructeur politique Wang qui m’assassinait d’un regard furieux, son visage chevalin encore plus allongé que d’ordinaire.

"Debout !" hurla-t-il, m’arrachant "Jane Eyre" des mains.

Je me levai, écarlate, et essuyai nonchalamment mes larmes en feignant un bâillement d’ennui. Cependant, mes collègues étaient loin de s’ennuyer. Plusieurs centaines de personnes, appréciant ce drame inattendu à sa juste valeur, braquaient leurs yeux sur ma personne. Même les bavards s’étaient tus; et les dormeurs se réveillaient.

"Un livre anglais !" vociférait Wang, secouant violemment l’ouvrage avec une expression de dégoût. "Regardez-vous, pourquoi portez-vous ces vêtements fantaisistes au travail ? Vous vouez un culte aux choses étrangères, n’est-ce pas ?"

J’étais coupable de porter un haut en laine rouge vif et une jupe noire. Pour ne rien arranger, j’avais noué un foulard en soie autour de mon cou. A l’extérieur du puits de l’usine, les femmes se débarrassaient du carcan à la Mao et portaient des habits plus colorés et plus élégants. Mais à l’intérieur de la forteresse industrielle, une jupe était encore trop reyan - trop provocante. Toutefois, j’étais déterminée à ne pas être une fourmi ouvrière anonyme parmi d’autres."

Lijia invoque son droit à la liberté, ne réussissant qu’à décupler la rage du commissaire politique. "Libre ? Les idées pourries de l’Occident vous montent à la tête. Vous êtes dans une usine socialiste. Lire un livre étranger pourri pendant une importante réunion politique est un délit grave pour lequel vous serez punie. Quant à ce livre " Wang en déchirait les pages en petits morceaux. Ce conservateur dans l’âme imputait au capitalisme toutes les retombées négatives des réformes, tels le déclin des mœurs, le culte grandissant de l’argent et l’hédonisme de la jeunesse. [ ]

J’eus droit à un blâme inscrit dans mon dossier personnel et mon bonus fut réduit."

Lijia Zhang, "Vive le socialisme ! La véritable histoire d’une jeune Chinoise qui rêvait de liberté", traduit de l’anglais par Jean-François Chaix, Paris, Bourin Editeur, 406 pp., env. 23 €.

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