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destins de femmes chinoises
Une défectueuse monnaie du peuple
Philippe Paquet
Mis en ligne le 08/03/2010
Né en 1967 à Quanzhou, dans la province du Fujian qui fait face à Taiwan, Zhu Wen a travaillé comme ingénieur dans une centrale électrique, avant de tourner le dos à une carrière confortable pour se consacrer à l’écriture. Poète et romancier, il est aussi cinéaste - son film "Seafood" a obtenu le prix du jury au festival de Venise en 2001. Il est considéré comme une des figures de proue du mouvement "Duanlie" ("Rupture"), qui s’insurge contre l’immobilisme de l’establishment littéraire en République populaire de Chine.
La première nouvelle remarquée de Zhu Wen, "Wo ai meiyuan" ("J’aime les dollars"), publiée en Chine en 1994, fut ravalée par la critique officielle au rang de production pornographique tout juste digne d’un "hooligan". Trois ans après une traduction anglaise éditée aux Etats-Unis par Columbia University Press, Albin Michel nous livre enfin une version française de six de ses nouvelles dont "I love dollars", autant de regards cliniques et cyniques sur une société dans laquelle la première loi est désormais celle du consumérisme et de l’argent roi.
Dans "I love dollars", le narrateur raconte, avec une verve à la fois caustique et drôle qui n’est pas sans rappeler le meilleur Dai Sijie (l’auteur de "Balzac et la petite tailleuse chinoise"), une visite impromptue de son père auquel il entend faire plaisir en lui procurant une de ces "poules sauvages" qui, dans la Chine des réformes et du fric, font commerce de leurs charmes. Il ne semble personnellement pas s’offusquer du retour en force de ce vice associé naguère à la bourgeoisie décadente, même si sa propre sœur devait un jour s’y livrer. "C’est le plus vieux métier du monde, plus ancien que n’importe laquelle de nos traditions. Si ma petite sœur adorée quittait l’école pour se prostituer et qu’elle aime ça, elle ne me ferait pas honte. Ça sonne bien : ma petite sœur fait la pute. Je pourrais lui présenter mes amis. Je ramasserais leurs économies pour qu’ils se paient du bon temps et je ferais la fortune de ma sœur."
Pour l’heure, le narrateur se contente d’organiser la soirée qu’il va passer avec son père. Non sans mal, il finit par recruter deux jeunes filles, qu’il destine à leur divertissement partagé. Si les choses s’engagent plutôt bien, elles tournent court quand les partenaires improvisées annoncent leurs prétentions financières : mille yuans chacune.
"Maintenant, je sais. Je sais que mille est une somme relativement mince considérée dans un tout. Pourtant, je dois admettre, à mon grand regret, que c’est une grosse somme pour moi. C’est ce que je touche pour une nouvelle complète - 125 dollars au taux de change actuel. Dit comme ça, cela ne paraît pas si effrayant. Mais dit autrement, je gagne en un mois minimum ce qu’elles gagnent en une demi-heure. Un peu injuste, vous ne croyez pas ? Mais ce n’est peut-être qu’une illustration de plus de l’inégalité induite par la division du travail. Des exemples comme ça, il y en a à la pelle, pas besoin d’en faire un drame."
Le narrateur, n’ayant que quelques centaines de yuans en poche, marchande désespérément avec les deux filles qu’il a ramenées, mais il n’obtient de l’une d’elles qu’un modeste rabais, à 800 yuans - 100 dollars. "Alors, armé d’un esprit calme et lucide, je me tourne vers nos deux grâces postées à quelques pas et 100 dollars de distance, sous le clair de lune. S’il s’était agi de dollars et non de yuans, mes billets auraient fait l’affaire. Dollar en chinois se dit meiyuan : joli yuan, bon yuan. C’est autre chose que nos renminbi, monnaie du peuple. Mais devant la triste réalité, je prends une décision radicale. Ai-je le choix ? Le sacrifice d’un fils pour son père "
Ce dernier ne veut, cependant, rien entendre. "Je devine tes pensées, papa. Tu es en train de te dire que 800 yuans méritent le respect dû à 800 yuans. Mais as-tu vraiment notion de ce que représentent ces 800 yuans ? Elles les valent bien. Et c’est le tarif appliqué à tout le monde bien que leur cœur soit aussi mesquin que la monnaie du peuple, le défectueux renminbi."
Le père n’en démord pas et le narrateur en est réduit à remettre les dulcinées dans un taxi. "Je n’arrive pas à leur pardonner, même si je leur voue une sorte de respect, à mon corps défendant. Ne vivent-elles pas en accord avec leurs principes ? Moi, j’ai eu la naïveté de croire qu’elles y mettaient un peu de leur cœur. Ce vœu extravagant (celui de croire aux principes du cœur) me vaut toujours des déboires, car il jaillit sans prévenir et refuse de se laisser refouler. C’est cet espoir qui me fait résister au climat de désolation qui partout m’environne. C’est lui qui m’a forgé. Lui qui fait de moi un artiste."
Zhu Wen, "I love dollars et autres nouvelles de la Chine profonde", traduit du chinois par Catherine Charmant, Paris, Albin Michel, 2010, 356 pp., env. 20 €.
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