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Des heurts où la religion sert souvent de paravent à la lutte pour la terre

Marie-France Cros

Mis en ligne le 09/03/2010

Il y a bien un conflit religieux au Nigeria. Mais il sert parfois de prétexte.

Les violences entre musulmans et chrétiens sont loin d’être récentes au Nigeria. Elles ont toutefois connu un regain depuis le retour du pouvoir aux civils, en 1999, et la démocratisation, qui ouvre aux extrémistes un plus grand espace d’expression que la dictature.

Depuis son indépendance (1960) le Nigeria a connu plus d’années de dictature militaire que de pouvoir civil; l’armée ayant historiquement engagé plus de musulmans (originaires du nord) que de chrétiens, les années de dictature militaire ont généralement été dominées par des musulmans. Si les chrétiens du reste du pays en ont conçu de l’amertume, estimant que "les musulmans" avaient été suffisamment longtemps au pouvoir, la vérité oblige à dire que le nord musulman n’a guère profité des années de dictature menée en son nom, les généraux ayant détourné l’argent du pétrole (1) pour leur bénéfice plutôt que pour développer leur nord natal, qui est donc resté pauvre.

Avec la fin de la dictature, douze des trente-six Etats de la fédération, ceux de l’extrême-nord (2), ont imposé depuis 1999 la loi islamique (charia), soit après élection de dirigeants islamistes, soit parce que les dirigeants locaux, islamistes, ont eu les coudées plus franches.

La charia a provoqué plusieurs massacres depuis lors, généralement à la suite d’émeutes contre des minorités chrétiennes locales (3). Ces troubles ont été suscités par diverses raisons, allant de la publication en Europe de caricatures de Mahomet, à la vente de bière artisanale traditionnelle par des chrétiennes, en passant par une éclipse de soleil ou la rumeur qu’un chrétien aurait manqué de respect à un enterrement musulman.

Ces dernières années, cependant, on note qu’aux massacres de chrétiens au nord répond, en représailles, un massacre de musulmans au sud ou au centre; l’inverse s’est également produit.

Dans ce contexte tendu, le centre du pays occupe une situation à part. C’est la zone de rencontre entre islam et christianisme et des communautés des deux religions y cohabitent plus que dans le nord (essentiellement musulman) ou dans le sud (essentiellement chrétien).

En outre, comme les terres y sont fertiles, des communautés venues de zones plus arides - surtout au nord du pays - y ont émigré. Beaucoup de conflits pour la terre y sont conduits au nom de la foi, afin de rallier plus de partisans à sa cause. L’hostilité entre Fulanis (Peuls) et Beroms, dans le district de Riyomo (sud-ouest de Jos) fait partie de ces derniers. Très souvent, les heurts opposent des éleveurs (venus du nord) à des agriculteurs (chrétiens) - un conflit vieux comme le monde, qui existe dans tout le sud de la zone sahélienne, mais aussi au Brésil et qui fournit la trame de nombreux westerns parce qu’il fit aussi l’histoire des Etats-Unis.

L’Etat fédéré du Plateau, où ont eu lieu les massacres du week-end, a le plus grand nombre de personnes déplacées en raison de violences entre communautés chrétiennes et musulmanes.

(1) Le revenu par habitant a diminué de 25 % depuis 1975 alors que, sur la même période, le pétrole, extrait au sud du pays, a rapporté plus de 300 milliards de dollars. (2) Cette région a été, il y a deux siècles, le cadre du jihad d’Usman Dan Fodio, qui y a établi le sultanat de Sokoto, un empire théocratique musulman qui s’étendait du nord-ouest nigérian actuel au nord-ouest du Cameroun actuel. (3) Certaines de ces minorités chrétiennes sont les premiers occupants du territoire aujourd’hui dirigé selon la charia, comme les Gbagyi de la ville de Kaduna. D’autres sont des commerçants igbos (venus du sud-est du Nigeria) qui se sont établis au nord à l’époque moderne; ils sont parfois ressentis comme une menace par les commerçants haousas (nordistes) locaux.

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