Abonnez-vous a La Libre Belgique

Affaire Simon Leys

Une affaire, en fait, "non existante"

Philippe Paquet

Mis en ligne le 10/03/2010

Pour Simon Leys, il n’y a strictement rien dans le dossier monté contre ses fils. Le ministère s’est ingénié à “édifier un gigantesque cover-up” pour le cacher.
Entretien

Al’approche de l’audience devant le tribunal de première instance de Bruxelles, le 30 mars, Simon Leys dresse pour nous l’état des lieux du contentieux qui l’oppose à l’administration belge à propos de la nationalité de ses deux fils, Marc et Louis Ryckmans.

L’affaire remonte à la fin 2006. Trois ans plus tard, où en est-on ?

Tout a changé. Rien n’a changé. A l’ambassade, ici à Canberra, il y a eu un renouvellement du personnel: depuis l’ambassadeur jusqu’à la plus modeste dactylo, aucun des protagonistes, ou simplement des témoins de notre affaire, n’est resté à son poste: tout le monde a été muté, rapatrié, ou a disparu. C’est fort étrange. Seul peut-être le jardinier est-il encore d’époque.

En octobre dernier, notre nouvel ambassadeur, sitôt arrivé à Canberra, eut la courtoisie de nous rendre visite. Il est bien au courant de la situation et sait que la théorie de la "deuxième nationalité" de mes fils ne tient pas debout; il y a une dizaine d’années, il a été consul ici, et c’est sous son administration que mes fils ont continué à se voir validement attribuer leurs passeports. (Mais pourquoi donc le ministère ne l’a-t-il jamais interrogé à ce sujet?) Il nous a indiqué que le ministère souhaitait aboutir à une solution rapide, sans attendre la décision du tribunal. Il pensait pouvoir nous donner très rapidement des nouvelles à ce sujet. Mais il y a cinq mois de cela, et cette ouverture est restée sans suite.

A quoi attribuez-vous l’enlisement de ce dossier?

Paradoxalement, c’est le caractère à la fois trop évident et trop burlesque de la bourde initiale qui l’a rendue impossible à corriger: la demoiselle consul ne savait même pas que, en 1967, Hong Kong était une colonie britannique - elle croyait qu’il s’agissait d’un territoire soumis au gouvernement de Pékin! Reconnaître l’erreur eût équivalu à souligner l’incompétence du consul, ainsi que la stupidité de ses supérieurs à Canberra d’abord, puis à Bruxelles ensuite - car, au cours des semaines, des mois et des années qui ont suivi, il a fallu édifier un gigantesque cover-up pour tenter de "sauver la face" des intéressés (c’est l’expression même qu’ont employée tous les médiateurs que nous a envoyés le ministère). Le mécanisme du cover-up requiert une accumulation de mensonges qui, à son tour, achève de rendre la position des coupables monumentalement rigide et inamovible.

Le problème central de l’affaire, c’est son essentielle non-existence. Le simple fait est que mes fils n’avaient pas de seconde nationalité - mais pour se dédouaner de sa grossière bévue, le ministère a dû successivement chercher à leur en inventer deux ou trois de rechange. J’ai eu la curiosité de mesurer les dossiers accumulés par l’affaire au fil des années: cette pile de paperasses entassées sur le plancher de ma bibliothèque a maintenant 92 centimètres de haut et pèse douze kilos. Tout cela à propos de RIEN. C’est une espèce de monstrueux champignon vénéneux - mais dénué de substance; son vide est fait d’un gaz toxique qui continue à gonfler chaque jour.

Un autre facteur de paralysie fut l’attitude de l’ancien président du ministère des Affaires étrangères, le baron Jan Grauls, qui - pour des raisons qui nous échappent - décida d’en faire une affaire personnelle. Dans une interview à ce sujet, il eut un mot fameux: "Mon premier devoir est de protéger mes fonctionnaires" (on aurait cru que le premier devoir du président d’un service public est de servir le public!). Au ministère, quiconque eût osé placer un seul mot pour mettre en question le bien-fondé de la position officielle aurait aussitôt compromis sa propre carrière. L’obstination du baron Grauls fut décisive dans l’élaboration du cover-up. Elle rappelle la phrase immortelle de Napoléon III: "Il faut bien que je les suive puisque je suis leur chef."

Le ministère rejette sur vous la responsabilité du blocage et prétend vous avoir fait des propositions de solution…

On nous a demandé plusieurs fois: mais pourquoi Marc et Louis n’acceptent-ils pas de "sauver la face" de l’administration? En réalité, ils l’ont tenté deux fois. Posez la question à M. Bruno Georges, ancien chargé d’affaires à Canberra: Marc et Louis lui ont suggéré de faire recours à la procédure de "déclaration d’option de nationalité" (art. 17 du Code de la nationalité belge). Georges se rallia à ce qu’il jugea lui-même "une solution élégante" - mais Bruxelles mit un terme à cette tentative. Marc et Louis demandèrent alors un passeport temporaire (qui, en cas d’urgence, est toujours accordé - même à des criminels). Au mépris de la loi, le ministère refusa. L’objet de ce chantage était de les acculer à une capitulation - on voulait qu’ils reconnaissent au préalable que le ministère n’avait commis aucune erreur.

Qu’attendez-vous de l’audience?

Parmi les signataires (dont beaucoup sont des juristes éminents) de la pétition qui circula l’an dernier en notre faveur, une inquiétude croît: alors que les données de l’affaire sont d’une aussi élémentaire évidence, et qu’il y a urgence, la justice semble étrangement enlisée. Et pourtant nous vivons dans un Etat de droit! Comment est-ce possible? Entre-temps, les conclusions de notre avocate ont encore été renforcées par le témoignage d’un des consuls qui avait validement attribué leur passeport à mes fils, ayant constaté qu’ils étaient belges et n’étaient que belges. Pour notre part, nous attendons avec confiance l’audience du 30 mars; nous n’imaginons pas que la décision du juge puisse être affectée par des pressions extérieures.

Quelles réflexions vous inspire désormais toute cette affaire?

Pour moi, toute cette expérience a apporté des révélations dépassant largement le problème individuel de mes fils. En tant que citoyens belges, nous devons défendre l’Etat de droit dans notre pays. Je me propose de publier quelques réflexions sur ce sujet - je les offrirai à tous les amis connus ou inconnus qui ont signé la pétition - nous partageons la même inquiétude devant la grande dérive de nos "Services publics".

Autres Informations

Facebook

À ne pas manquer

ESSENTIELLE

Retrouvez toute l'actualité féminine, mode et bien-être sur le site essentielle.be

Voyages

Destinations exclusives et parcours culturels.

Emploi

Trouvez un job

Haut de page