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Jeune, Israélien, fan de Berlin
Claire-Lise Buis
Mis en ligne le 17/03/2010
Un samedi soir comme tant d’autres, sur le Warschauer Brücke , en surplomb des rails et des entrepôts. Les garçons branchés et les filles apprêtées s’engouffrent dans la nuit berlinoise, ses clubs, ses bars et, au petit matin, ses grands temples de la techno et de l’électro. Devant le "Monster Ronson’s", un karaoké fondé par un ancien squatteur, l’affluence est à la mesure de l’événement. Le groupe d’électro-pop "Terry Poison" vient de Tel-Aviv et les amateurs se sont donné le mot. Les trentenaires de tous horizons se délectent des textes impertinents et de l’énergie des trois musiciennes - des stars en Israël. Des mots d’hébreu se font entendre dans la salle. Des compatriotes ? Peu importe. Leur look de rockeuses délurées et "vintage", leurs voix qui déraillent dans toutes les langues vont si bien à la capitale allemande.
A quelques centaines de mètres, l’ambiance n’est pas moins surchauffée. "Je suis là pour quelques jours mais je ne voulais pas rater Pourim", explique un jeune homme déguisé au vestiaire. La fête rappelle la délivrance, grâce à la protection du roi de Perse, d’un complot contre le peuple juif. Elle donne lieu, traditionnellement, à une mascarade. "C’est un ami qui a eu l’idée d’organiser ça ici", raconte Mor Esched, chaperon rouge d’un soir, en désignant les murs de brique du "Suicide Circus". Dans le club, d’ordinaire connu pour ses DJ en vogue, on a soigné les costumes et l’ironie : la burqa côtoie le "schtreimel", le chapeau rond des hassidim orthodoxes. "Beaucoup de gens ici n’ont rien à voir avec Israël ou la religion juive !", se réjouit Mor à propos de l’affluence, avant de raconter ses efforts pour apprendre la langue de Goethe, depuis son installation il y a quelques mois en Allemagne.
Des jeunes comme Mor, il y en a de plus en plus à Berlin. Et cette présence israélienne, qui semble ce soir-là n’être qu’une coïncidence, traduit un véritable phénomène. Selon des estimations, 10 000 Israéliens vivraient désormais dans la métropole européenne et environ 40 000 sont venus en touristes au court de l’année 2009. Plus que l’ensemble des visiteurs Japonais. Le double par rapport à 2007. La ville des bourreaux et des douloureux souvenirs du nazisme s’est transformée en lieu de fête branché. "Les jeunes israéliens s’emparent de la vie nocturne berlinoise", titrait récemment le magazine culturel tip. Les joyeux clubbers ont même leurs rendez-vous réguliers. Au Ackerkeller, par exemple, on se retrouve une fois par mois pour une "Meschugge-Party", une "fête un peu folle". Son organisateur, le DJ Aviv Netter alias "Aviv-sans-le-Tel", raconte volontiers ses premiers exploits : il avait heurté son ambassade en faisant imprimer des cochons sur les invitations, à côté des drapeaux officiels.
Car les jeunes Israéliens de Berlin préfèrent la fête à l’Histoire, la fantaisie à la contrition, la provocation aux discours guindés. En dehors des soirées, des lieux de rencontre se sont créés, le plus souvent sans aucun lien avec la communauté juive établie. Celle-ci, la plus importante d’Allemagne depuis la réunification avec 11 000 membres, ne voit pas toujours d’un bon œil cette jeunesse détachée des préoccupations religieuses. Occupée à intégrer un grand nombre d’immigrants venus de l’ancienne Union soviétique, elle ne sert que rarement d’interlocutrice première, de point d’attache pour les nouveaux expatriés.
Au café ÏMA (pour "mère" en hébreu), on soigne par contre la chaleur de l’accueil et l’effet réconfortant des retrouvailles entre amis, du goût et des odeurs du pays. Chakchouka, brioches, houmous le buffet du brunch, le dimanche, permet aux Israéliens de Berlin de se sentir un peu chez eux. "J’avais besoin d’une pause, de souffler en allant voir ailleurs", raconte Dann Etsiony, le gérant, marié à un Allemand. Son café ressemble à beaucoup d’autres espaces typiquement berlinois, au design moderne et au calme des arrière-cours. Dans le décor très clair, un étudiant lit ses emails tandis que Galit, Leah et Varda refont le monde depuis les canapés voisins. La première est arrivée la veille pour prendre en charge, à 31 ans, le marketing d’une chaîne hôtelière israélienne en pleine expansion. "Ça a été difficile pour ma famille de me voir partir Mais cela n’a rien à voir avec l’Allemagne. Mes parents ont participé à la construction de l’Etat d’Israël en arrivant de Tunisie. Ils ont du mal à comprendre que je le quitte, surtout parce que je suis la petite dernière !" relate la jeune femme, enthousiaste à l’idée de découvrir bientôt la ville. Pour Leah Herscher, qui organise des visites guidées en hébreu, "Berlin réveille quelque chose". Elle prend en charge des groupes parfois plus intéressés par le shopping et les boîtes de nuit que par le passé : "Je remarque une évolution très nette". "Six liaisons aériennes par jour en été J’appréciais de ne plus travailler le dimanche mais je vais devoir m’y remettre !" ajoute la guide en concluant : "Berlin est devenue cool".
Simple frivolité ? Engouement superficiel et passager pour une capitale où rien n’est cher, tout est possible ? Varda Brunstein a une autre hypothèse : "Pour beaucoup d’entre nous, issus de familles originaires d’Europe centrale et de l’Est, c’est comme un retour aux sources". La propriétaire des locaux et des lofts construits autour du café ÏMA, qui vit entre Londres, Tel-Aviv et Berlin, a la cinquantaine - elle fait donc partie de la génération des enfants des victimes de l’Holocauste.
Mais les petits-enfants ? Ils ne sont pas tous, loin s’en faut, d’oublieux insouciants. Il suffit d’écouter Aviv Russ pour s’en rendre compte. Arrivé à Berlin en 2005, à l’âge de 28 ans, le jeune homme anime une émission hebdomadaire sur une radio libre associative, "Kol-Berlin" ou "La voix de Berlin". "Mon grand-père tchèque a survécu à l’Holocauste parce qu’il était engagé dans l’armée britannique... puis est allé s’installer en Israël juste après la guerre", raconte Aviv. Quand il décide de quitter Haïfa pour l’Allemagne, ses amis et sa famille ne sont pas surpris. Pas choqués non plus. Son rapport au passé, il sait le décrire clairement : "Il ne s’agit pas d’oublier quoi que ce soit. Nous avons une responsabilité pour que l’Histoire ne se reproduise pas. Mais je suis convaincu qu’il faut passer à autre chose". Vivre à Berlin empêche de toute façon l’engourdissement de la mémoire. A la vue de petites pierres dorées, fondues dans le sol au seuil des maisons des victimes, il ne peut s’empêcher d’être songeur. "Mais nous devons construire l’avenir ensemble".
C’est d’ailleurs le premier message qu’il envoie, semaine après semaine, avec ses deux amis de Kol-Berlin, Manuel Spallek et Nirit Bialer. Le premier assure la partie germanophone de l’émission tandis que Nirit fait le récit de ses voyages à travers l’Allemagne, donne des conseils de visites à ses compatriotes fraîchement arrivés. "La vie en Israël est stressante, surtout quand on n’entre pas dans le moule. Puis il y a l’espace étroit, le conflit avec les Palestiniens, l’obligation du service militaire Ici, nous sommes au calme tout en ayant la distance nécessaire pour réfléchir sur nous-mêmes", explique la jeune femme. Les remarques de ses amis allemands, "surtout sur la nourriture", l’ont conduite à interroger son identité : "Etre Israélien et être juif les gens ont du mal à comprendre la différence. Pour moi être juive, c’est une question de culture, pas de foi". Ce qui était pour elle une évidence, en Israël, devient une recherche, en Allemagne: "On se réapproprie le questionnement des autres". Aviv a aussi l’impression d’en apprendre beaucoup sur lui-même. "Je retrouve certaines traditions que mes grands-parents affectionnaient. Noël, par exemple, parce que l’une de mes grand-mères était chrétienne. Ou le fait de se lever à 7 heures du matin et d’avoir un emploi du temps bien organisé !".
Dans le studio de Kol-Berlin, on n’hésite pas à parler politique. "J’ai suivi ici la dernière intervention militaire à Gaza. Et j’ai fini par mieux comprendre les critiques européennes", se souvient Nirit. Si les Allemands sont souvent réticents à mettre en cause la politique israélienne, Aviv, lui, n’aime pas l’hypocrisie. "J’ai eu des discussions houleuses au moment de la deuxième guerre du Liban, en 2006. Je me fais du souci pour ma famille quand la tension monte... Je me souviens de la guerre du Golfe et des tirs de missiles près de chez mes parents. En même temps, je suis bien content d’être ici". Il déteste être pris pour un représentant de son gouvernement. "Cela m’est arrivé une fois. Quelqu’un m’a demandé une cigarette puis s’est mis à me faire des reproches à propos de la manière dont Israël traite les Palestiniens. Je trouve cela stupide".
Contre les esprits obtus, Aviv a une arme imparable : l’humour. "Les Israéliens sont parfois plus allemands que les Allemands", plaisante-il avec Manuel au micro. Les deux compères ont fait une découverte étonnante : alors que les Allemands désignent l’arobase @ par le terme anglais "at", le signe est désigné en hébreu par "Strudel". Sa forme rappelle en effet une pâtisserie très appréciée dans les contrées germaniques ! La prochaine émission traitera, justement, des traces de la culture allemande dans le quotidien israélien d’aujourd’hui. L’oubli et l’indifférence superficielle ne risquent pas de poindre. Ce qui n’empêche pas de saluer les auditeurs en annonçant les soirées du week-end : "Friends Bar. Ce soir. Après-Pourim".
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