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France
"La fin du sarkozysme flamboyant"
Bernard Delattre
Mis en ligne le 20/03/2010
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Correspondant permanent à Paris
Vendredi matin, 10 heures, au siège parisien de "Libération". Au dernier étage de l’ancien garage reconverti qu’occupe le grand journal français, dans le quartier de la place de la République, se tient la conférence de rédaction matinale. On y a une vue imprenable sur une capitale ce jour-là sublimement printanière, mais c’est vers le déroulé du journal que les yeux des participants à la réunion sont rivés. Car, une fois de plus, le quotidien s’annonce serré. "Libé" consacre sept pages, plus la "Une", de son édition de samedi au second tour des élections régionales. Soit le tiers de ses 24 pages d’actualités.
"Hormis le service politique, vous avez tous très peu de place" , annoncent d’entrée de jeu Fabrice Rousselot et Paul Quinio, directeurs adjoints de la rédaction. "Et lundi, ce sera pire" , grommelle pour la forme un journaliste. Mais la priorité accordée au scrutin ne fait pas débat. A peine une voix s’interroge-t-elle sur l’opportunité de supprimer une page de pub en faveur des abonnements. "Avec un journal comme aujourd’hui, on assume" , assène les deux chefs. Qui sont motivés par les chiffres de vente (+ 60 %) du journal le lundi qui a suivi le premier tour. C’est toujours bon à prendre, à l’issue d’une campagne régionale terne qui, à l’inverse des deux dernières campagnes présidentielles, n’a aucunement fait flamber la diffusion de "Libération".
Pascal Virot, rédacteur en chef adjoint, responsable du service politique, égrène les thèmes des articles politiques prévus, qui font le tour des enjeux du scrutin : "En route vers le grand chelem ?" , "La déroute de la droite" , "A gauche, le nouveau rapport de forces entre le PS et les Verts" , "Le FN : troisième larron du second tour" , "Les rumeurs de remaniement" . Et deux pages sur l’abstention, via un reportage de terrain en banlieue parisienne.
Une heure plus tard, débriefing de la campagne avec le service politique du quotidien. Ses journalistes admettent n’avoir pas vu venir le succès surprise de l’extrême droite au premier tour. "De façon classique, on pensait que l’abstention, qui touche surtout les classes populaires, allait pénaliser le FN. Mais elle a été si forte dans toutes les couches de la population et l’électorat de l’UMP s’est si peu mobilisé que, proportionnellement, ça a profité au FN" , explique Antoine Guiral, chef du service politique. "C’était très clair sur les deux cartes qu’on a publiées en regard l’une de l’autre , complète Pascal Virot : le FN a fait un bon score là où l’abstention a été massive." Mais cela n’a été clair qu’après le scrutin. "Libé" est plus fier de sa "Une" de vendredi sur "La récupération" par la droite de la thématique sécuritaire. "Ce n’est pas "La Pravda","Le Figaro", qui l’aurait fait" , raille Pascal Virot. Selon qui "cette vieille ficelle sécuritaire, c’est la dernière cartouche de la droite et ça montre sa fébrilité".
A la veille du second tour, c’est moins la fébrilité qu’une certaine jubilation qu’on sent au service politique de "Libération". "Ces régionales vont sceller la fin du sarkozysme triomphant , prédit Antoine Guiral. Depuis 2007, Nicolas Sarkozy était dans une dynamique de succès. L’électorat et les élus de droite le trouvaient agaçant, mais ils s’en accommodaient car, avec lui, la droite gagnait. Là, pour la première fois, on va voir la fragilité du système sarkozyste. La peur de perdre a changé de camp, et ça va durer deux ans." Pascal Virot, lui, s’amuse du "double paradoxe" de la stratégie de l’UMP entre les deux tours. "Jouer la carte sécuritaire, alors que le bilan de la droite en la matière est très mauvais. Et appeler à la mobilisation massive, après avoir nié la défaite et dit qu’il ne s’était rien passé vu le record d’abstention."
Nouvelle réunion pour confirmer le menu des pages politiques et avancer sur l’iconographie. Débat sur la question de savoir si le fiasco de François Bayrou élimine vraiment l’attrait pour le PS d’un glissement vers le centre. Et le journaliste chargé du PS, retour d’un reportage en Poitou avec Ségolène Royal, veut "bémoliser" l’ensemble prévu sur "Le printemps de la gauche" et "Aubry sacrée chef de l’opposition" . Car, "dès lundi" , selon lui, les bagarres vont reprendre entre socialistes.
Laurent Joffrin, directeur de "Libé", acquiesce, arbitre, peaufine. Puis file à un déjeuner. Entre deux portes, il évoque la manchette de "Libé" au lendemain des élections régionales de 2004. "On avait titré : "Chirac, le début de la fin". A raison. Lundi, ce n’est pas le début de la fin pour Sarkozy. D’ici à 2012, il peut encore espérer se relancer : avec la présidence du G20 ou la réforme des retraites. Et à la présidentielle, l’abstention sera moindre qu’à ces régionales. Il n’empêche, c’est symboliquement un très mauvais coup pour lui. La droite va commencer à douter." Le patron de "Libé" n’a pas l’air de s’en chagriner.
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