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"Nous étions tous obligés d’y aller... J’ai vu... J’ai vu cela"
Mis en ligne le 03/04/2010
Son regard est celui d’un homme qui restera hanté pour le reste de sa vie. Samuel, 39 ans, a assisté à des réunions présidées par d’importantes personnalités politiques pour distribuer des armes à des milices ethniques et lancer des appels à la haine. Ces rassemblements, raconte-t-il, ont commencé début 2007 et avaient pour but de planifier les violences qui ont suivi les élections présidentielles kényanes de décembre 2007 et qui ont fait 1 500 morts et 300 000 déplacés.
Mardi, la Cour pénale internationale de La Haye a officiellement ouvert une enquête sur ces violences en dénonçant "les réticences" des autorités kényanes à le faire elles-mêmes.
"Nous étions tous obligés d’y aller, raconte Samuel. Si nous refusions, nous étions battus. J’ai vu des bébés se faire découper à la machette. J’ai vu cela. Une femme violée par cinq hommes. Elle en est morte. Je connais ceux qui ont fait cela J’ai une liste d’au moins soixante personnes" , assure Samuel qui, prenant sa tête entre ses deux mains, la secoue lentement de droite à gauche.
Depuis qu’il a décidé de témoigner sur les horreurs auxquelles il a participé, sa vie est devenue celle d’un animal traqué. Il vit des maigres ressources que lui procurent des ONG, dans des hôtels, sans pouvoir remettre un pied dans son village. Il a accepté de nous parler à visage découvert car même s’il vit dans la peur d’être assassiné, il ne caresse plus qu’un seul espoir désormais : que la justice soit faite.
Son cas n’est pas unique. John (son prénom a été changé) s’était, lui, vu attribuer le rôle d’informateur dans la vallée du Rift, là où les violences ont été les plus dramatiques. Il était chargé de renseigner les milices de son ethnie, les Kalenjins (de l’ex-président Arap Moi), sur les faits et gestes de la police et des partisans de Mwai Kibaki (actuel chef d’Etat), de l’ethnie Kikuyu (majoritaire).
"On nous disait qu’il fallait les rayer de la carte, car ils nous avaient volé nos terres et nous avaient évincés des postes du gouvernement."
Il y a un an, John a échappé à la mort de peu. Après avoir témoigné devant une commission d’enquête kényane, il a été dénoncé par des membres de sa communauté qui, un jour alors qu’il assistait à une réunion avec des élus locaux, se sont précipités sur lui pour le tuer. Il n’a dû son salut qu’à un bon samaritain qui l’a embarqué in extremis sur sa motocyclette.
Il n’a plus jamais revu sa femme ni ses trois enfants et ne peut pas communiquer avec eux de crainte qu’ils ne soient également victimes de représailles.
Depuis plus d’un an, les témoins, mais aussi les défenseurs des droits de l’homme, sont menacés et victimes d’intimidations. Certains, plus d’une vingtaine, ont dû quitter le pays et quelques-uns ont été assassinés.
Il y a quelques mois, un officier de police, sous protection de la commission nationale des droits de l’homme, a été tué près de la maison où il avait trouvé refuge. Il avait dénoncé les forces de sécurité qui, selon le rapport de la commission du juge Waki, ont été responsables de plus de 400 exécutions extrajudiciaires.
"Nous sommes très inquiets , déclare Wainaina Ndung’u, directeur du Centre international sur la politique et les conflits. Si les témoins n’accèdent pas à une vraie protection très rapidement, il n’en restera plus aucun pour raconter. Et alors, il n’y aura pas de poursuites possibles, car sans témoin, pas de procès."
Dans les camps de déplacés, où des dizaines de milliers de personnes vivent encore sous des tentes de fortune, la peur s’est installée insidieusement. "Des réseaux d’espions se sont mis en place et sont chargés de rapporter qui parle à qui et quelles informations sont échangées" , poursuit Wainaina Ndung’u.
Lui-même a expérimenté un vol il y a quelques semaines dans les locaux de son ONG. Des personnes se sont introduites, avec des clés, pour dérober les ordinateurs et les tous les disques durs. Si l’enquête de police n’a toujours pas déterminé les responsables, il reste persuadé, étant donné son rôle-clé dans les différentes commissions d’enquête, que "ces personnes cherchaient des informations et des preuves pour les détruire".
Face à la pression de la société civile, le gouvernement kényan a établi un projet de loi pour instituer une agence de protection des témoins. Cependant, le Parlement n’a toujours pas voté pour la mettre en place.
"Les deux tiers des députés ont bénéficié des violences , estime un activiste des droits de l’homme. Le gouvernement lui-même est un suspect à part entière. Comment espérer une quelconque sincérité de sa part ?"
Autre inquiétude, partagée en coulisses par certains membres de la CPI, le procureur de La Haye n’a que des moyens limités de protection et devra dépendre de la bonne volonté du gouvernement kenyan pour remettre les suspects qui font l’objet d’un mandat d’arrêt. Or, le gouvernement kényan avait déjà refusé d’apporter sa coopération à Luis Moreno Ocampo, qui avait dû, pour la première fois dans l’histoire de l’organisation, saisir lui-même les juges pour enclencher des poursuites.
© Libération
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