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Pression américaine en Jamaïque
Stéphanie Fontenoy
Mis en ligne le 27/05/2010
Kingston est en état de siège. La situation s’est dégradée rapidement ?
Il faut savoir que la violence est endémique en Jamaïque. L’île affiche un des taux les plus importants d’homicides du monde. A l’origine, la violence est largement limitée aux quartiers de bidonvilles à l’ouest de Kingston. La population y est traditionnellement loyale au Parti majoritaire, le Parti travailliste de Jamaïque (Jamaican Labor Party, JLP).
Quel est le lien entre gangs et politique ?
C’est un système d’influence. Tivoli Gardens est sous l’influence du JLP. D’autres quartiers sont sous l’influence de l’opposition. Qu’est-ce que cela veut dire ? Les gangs assurent la protection d’un parti contre son rival dans une sorte de guerre de dynastie, et les politiciens récoltent les voix au sein de cette population.
La drogue circule…
Oui, mais c’est un phénomène relativement récent. La Jamaïque est une kleptocratie, le gouvernement vole et est très opaque. La population est impliquée dans la petite criminalité. Cette difficulté à gouverner induit une forte fuite des cerveaux. Depuis dix ans, l’île est devenue un point de passage important de la drogue en provenance majoritairement de Colombie vers le Mexique ou l’Afrique, et de là, vers les Etats-Unis et l’Europe. Ce trafic représente des milliards de dollars par an. Pendant longtemps, les Etats-Unis ont préféré ne pas y prêter attention. Leur argument : la Jamaïque n’a pas d’économie viable et par peur d’une poussée d’immigration illégale.
Qu’est-ce qui a déclenché les problèmes ?
Il y a environ neuf mois, l’administration américaine a commencé à faire pression pour l’extradition du chef de gang Christopher Coke, alias "Dudus". Le parti au pouvoir, le JLP, et le Premier Ministre Bruce Golding, sont très proches de ce baron de la drogue et ont d’abord essayé de le protéger. Mais le gouvernement est tombé à court d’excuses. Bruce Golding a été forcé de changer d’avis, car la pression américaine est devenue trop forte. Les Etats-Unis ont menacé d’imposer une taxe sur l’argent envoyé par la diaspora au pays, et de déconseiller aux touristes américains de se rendre en vacances en Jamaïque. Quand on sait que le tourisme représente 20 % des revenus de l’île, ce n’est pas rien. La Jamaïque ne veut pas non plus passer pour un état de narco trafiquants, ce qu’elle pourrait devenir car le pays n’a pas d’infrastructures démocratiques.
Pourquoi Christopher Coke est-il protégé par la population ?
Il a les faveurs des locaux, car il agit comme un parrain de la mafia. Il paie les études des enfants et leurs uniformes pour aller à l’école, il fait creuser un puits ici, construit un dispensaire ici. Comme Pablo Escobar en son temps en Colombie. Les populations locales considèrent ces gens comme des saints, car ils leur offrent des cadeaux et organisent des fêtes pour eux. De son côté, le gouvernement est complètement absent et la police commet plus de crimes qu’elle n’en résout.
Comment voyez-vous la situation évoluer ?
Je suis inquiet, car le gouvernement n’a pas les moyens nécessaires pour s’engager dans un conflit prolongé avec les forces de Christopher Coke qui sont lourdement armées. Si le nombre de victimes atteint 200 ou 300 personnes, la population va commencer à paniquer et la violence pourrait s’étendre à tout le pays. Le scénario le plus sombre impliquerait l’envoi d’une force armée américaine pour gérer la situation.
Pourquoi ne pas éliminer Coke ?
Il est beaucoup plus probable qu’il sera fait prisonnier. S’il a de la chance, il se rendra aux bonnes personnes. Il aura retenu la leçon de la mort de son père, qui a connu une fin peu désirable, pour avoir été impliqué dans le même business. (Assassiné dans sa cellule en 1991, la veille de son extradition aux Etats-Unis).
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