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Migration/Retour volontaire (2/2)
Revenir pour se construire
Grégoire Comhaire
Mis en ligne le 07/06/2010
C’est au sud de Quito, à l’entrée de l’université polytechnique où il est en troisième année d’études d’ingénieur, qu’Alexander Inzuasti nous donne rendez-vous. Casquette sur la tête, T-Shirt "Quito Colonial", on pourrait presque le prendre pour un touriste, ce qu’il se sent d’ailleurs parfois dans cette ville où il peine encore à s’intégrer.
Alexander a onze ans lorsqu’ il arrive à Bruxelles avec toute sa famille. "Comme mon père ne trouvait pas de travail, il est vite rentré au pays et on a donc grandi sans lui", raconte-t-il. Avec sa mère et ses frères et sœurs, il vit quelques années à Molenbeek, puis à Shaerbeek. C’est là qu’il suivra le début de sa scolarité, à l’athénée Adolphe Max, avant de bifurquer vers l’Athénée d’Evere.
De ces années dans notre pays, il ne garde, dit-il, que d’excellents souvenirs. Ceux d’une vie paisible, en famille, sans tracas majeurs et sans raison de voir son avenir remis en cause par leur situation. "Bien sûr, on était sans-papiers. Mais pour moi, à cette époque, ça n’avait aucune importance. Dans ma vie quotidienne, je ne m’en rendais pas compte. Et comme je ne faisais rien de mal, je n’ai jamais été contrôlé par la police."
Tout bascule à ses 18 ans. Une fois terminée sa rhéto, et son diplôme en poche, Alexander décide en effet de se lancer dans les études supérieures. "Comme ma famille avait introduit un dossier de régularisation, l’ULB a accepté mon inscription à titre provisoire. J’ai donc pu étudier en première candi de Polytech pendant 9 mois."
Mais le dossier traîne, et la famille sait qu’elle a peu de chances de le voir aboutir. Faute de titre de séjour, Alexander n’est pas admis à présenter les examens de juin et ne peut donc valider son année académique. "Je n’avais plus le choix. Si je voulais faire des études, je devais absolument retourner en Equateur." Alexander n’a alors pas vraiment envie de quitter sa famille. "Mais sans papiers, et sans diplôme, je ne me voyais vraiment aucun avenir."
C’est sa mère qui se rend au Ciré et qui arrange tout pour lui. Alexander entre dans les critères du programme pilote pour bénéficier d’une aide au retour. En août 2008, il arrive donc à Quito, une ville qu’il a quitté 11 ans auparavant, et dont il ne garde que peu de souvenirs. "Au début c’était vraiment bizarre. Je me sentais comme dans un pays étranger", explique-t-il. Il retrouve son père qu’il n’a plus vu depuis 10 ans, s’installe chez sa grand-mère, et s’inscrit à l’université polytechnique.
Jusqu’à présent, les études se passent plutôt bien. Durant ses temps libres, il répare des ordinateurs pour se faire un peu d’argent. "Je me suis fait de nouveaux amis, mais je ne me plais pas trop ici. La mentalité est trop différente de la mienne. Et ma famille me manque terriblement." Aux modes de transports animés de l’Amérique du sud, Alexander préfère de loin le bruit ronronnant du métro bruxellois. Au soleil tapageur et au climat clément, il se languit, dit-il, de nos lattitudes tempérées. "Ici, il y a beaucoup trop de délinquance dans les rues. Et puis il y a trop de soleil, trop de chaleur."
Profitant de la dernière opération de régularisation du gouvernement fédéral, sa famille a introduit un nouveau dossier auprès de l’Office des étrangers. En cas d’issue positive, il pourrait peut-être revenir en Belgique via une procédure de regroupement familial. "Mais il faut avoir moins de 25 ans pour ça. Or j’en ai déjà 23."
Seul dans un pays qu’il ne reconnaît plus, Alexander prend donc son mal en patience. Pendant que d’autres regagnent leur pays et reconstruisent leur vie, son retour à lui s’apparente davantage à un exil.
La route s’enfonce dans la montagne, laissant derrière elle l’asphalte et les panneaux de signalisation pour ne céder la place qu’à de gros cailloux. Quito est loin à présent, et de la civilisation ne subsistent que quelques fermes disséminées ici et là et quelques lamas guère effrayés par le bruit du moteur. Avec ses petits amortisseurs de citadine, notre voiture menace à tout moment de finir ses jours au milieu de ce paysage grandiose. Un paysage bien différent de celui qu’Alfonso Padilla voyait par sa fenêtre lorsqu’il résidait encore à Schaerbeek, dans le quartier de la place Liedts.
Après plus de dix ans passés dans notre pays, cet Equatorien d’une cinquantaine d’années a décidé lui aussi de rentrer chez lui, troquer son existence de travailleur migrant contre celle d’un heureux fermier au milieu du silence de la nature.
Quand il arrive chez nous à la fin des années 90, Alfonsa Padilla est un des seuls Equatoriens présents sur le territoire belge. La crise économique qui frappe durement son pays n’en est encore qu’à ses débuts, et la grande vague migratoire qui emportera des centaines de milliers de ses compatriotes hors de leurs frontières n’a pas encore eu lieu. Les portes de l’Europe, et celles de la Belgique, sont d’ailleurs moins difficile à franchir à l’époque qu’elles ne le sont aujourd’hui. Les Equatoriens comme Alfonso n’ont alors pas besoin de visa pour accéder à l’espace Schengen.
Son séjour chez nous va être assez rémunérateur. "Certains mois, je parvenais à me faire 60 000 francs belges", raconte-t-il. Un montant particulièrement exorbitant si on le compare au salaire moyen dans son pays et aux revenus de ses compatriotes qui, comme lui, travaillent dans la clandestinité à Bruxelles. "J’avais 2 boulots, et je travaillais sept jours sur sept. Je commençais à sept heures du matin chez un traiteur. Le soir, je travaillais dans un resto. Je rentrais chez moi à 1h et ainsi de suite. Le week-end, comme je n’allais pas chez le traiteur, je faisais des jardins."
Alfonso Padilla travaillera près de dix ans à ce rythme infernal, envoyant tous les mois entre 400 et 500 euros à sa femme et ses enfants restés au pays. "On vient en Europe pour travailler, pas pour se tourner les pouces" explique-t-il. "On sait de toute façon que ça ne durera pas . Mais il faut faire très attention parce qu’en Belgique tout est très cher. Il faut garder juste le nécessaire pour vivre et faire attention à ne pas trop dépenser."
Après 10 ans dans la clandestinité, où un seul contrôle de police à Wezembeek-Oppem lui fera craindre la fin de son séjour, Alfonso est régularisé. Mais un an plus tard, il décide de regagner l’Equateur. "Ça commençait à faire long. J’avais envie de retrouver ma culture, l’ambiance familiale, les amis. Mon patron à Bruxelles m’a dit que j’étais complètement fou. Qu’il valait mieux pour moi de rester travailler en Belgique. Mais pendant toutes ces années, j’avais pu économiser, je me suis dit que j’avais le droit de prendre ma retraite !"
Avec l’argent reçu tous les mois de son mari, la femme d’Alfonso a acheté une maison à Quito. Le couple décide de la mettre en location et de s’installer à la campagne pour élever des cochons. Leur quotidien est aujourd’hui à l’opposé de celui d’Alfonso lorsqu’il travaillait chez nous. "Parfois, la Belgique me manque mais je ne regrette pas une seule seconde d’être rentré. Je regarde autour de moi et je suis fier de ce bonheur et de cette tranquilité parce que je les ai gagnés durement."
Ce reportage a été réalisé avec le soutien de la Fondation Roi Baudouin.
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