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Pakistan
Le Pakistan est à genoux pour longtemps
Emmanuel Derville
Mis en ligne le 31/08/2010
Après le drame, c’est l’heure des comptes. Alors que les inondations ravagent le Pakistan depuis le 28 juillet, dans le nord-ouest, l’eau s’est retirée. Les sinistrés rentrent chez eux et mesurent les dégâts.
Pour Abdul Jhafoor, le calcul est vite fait : "J’ai tout perdu", constate ce fermier de Garhi, un village qui se trouve à une vingtaine de kilomètres de Peshawar, la grande ville proche de la frontière afghane.
Le visage las, cet homme de 65 ans en paraît dix de plus. "La rivière est sortie de son lit le 28 juillet, raconte-t-il d’une voix lente. Le maïs que je cultivais était prêt pour la moisson, mais les flots ont tout noyé en quelques heures. Mes réserves de blé ont pourri sous l’eau. Mon bétail (deux bœufs et une vache) est mort."
Sa maison n’est plus qu’un terrain vague. Les murs de terre se sont écroulés sous le poids des eaux. En refluant, elles n’ont laissé qu’une couche de boue qui empeste sous une chaleur de 40 degrés. "Il y en a au moins 20 cm dans mes deux hectares de champs, explique Abdul Jhafoor. Non seulement les récoltes sont anéanties, mais maintenant, on ne peut plus semer."
A Garhi, où la population vit de l’agriculture, tout le monde est au chômage alors que le temps presse. Il faut préparer la récolte pour l’année prochaine. Gul Haider, qui travaille pour les fermiers du village, n’y croit pas. Dépité, il observe le terrain en face de chez lui : une boue lourde et épaisse a écrasé les cultures. Il faudrait une grue pour tout enlever.
"Ça va prendre des mois, gronde-t-il. Je ne vois pas comment on va y arriver. Les autorités sont complètement absentes. Pas un seul élu n’est venu nous voir pour nous consoler et nous apporter une solution."
Comme tout le monde à Garhi, cet ouvrier agricole de 53 ans n’a plus rien : sa maison, sa récolte de tomates, son blé Tout a été emporté. Les plants de canne à sucre, autrefois hauts et verdoyants, sont brunâtres et couchés sur le sol. La boue aussi les a recouverts.
Garhi n’est pas le seul village touché. A travers le Pakistan, les inondations ont submergé 1,7 million d’hectares de terres agricoles, l’équivalent de la moitié de la Belgique. Les canaux d’irrigation sont détruits. Les régions les plus sinistrées sont les greniers du pays. A l’est, dans la province du Penjab, et au nord-ouest, dans la province de Khyber-Pakhtoonkhwa, les récoltes de blé, de coton, de maïs, de canne à sucre et de légumes sont perdues
Un désastre pour une économie dont le secteur agricole emploie 40 % de la main-d’œuvre et représente 20 % du PIB. La chute de la production va faire exploser les prix alimentaires alors que l’inflation progresse déjà de 13 % par an. Pire, le textile, qui emploie 6,5 millions de personnes, est dépendant des récoltes de coton. Les flots ayant tout emporté, les exportations de vêtements vont chuter alors qu’elles rapportaient 11 milliards de dollars par an.
C’est une crise économique sans précédent qui se dessine, dont les effets vont se faire sentir pendant des années. Pour s’en sortir, les autorités pakistanaises ne peuvent compter que sur la communauté internationale. Car ce qui est en jeu, c’est la survie du régime démocratique, déjà fragile. Depuis le début de la crise, les populations lui reprochent de réagir trop lentement.
La reconstruction offre au gouvernement de Yousouf Raza Gilani une seconde chance. A Garhi, les habitants supportent le choc de la tragédie sans se plaindre. "L’hiver approche et j’ai peur de dormir dans le froid avec ma famille, confie Abdul Jhafoor. Tous les jours, je prie Allah et je lui dis : "Tout ce qui arrive vient de Toi et je l’accepte." J’ai confiance en lui. Il va nous tendre la main."
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