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Pakistan
La colère monte chez les sinistrés du Sud
Emmanuel Derville
Mis en ligne le 04/09/2010
Laila est une enfant miraculée, née dans un cimetière. Il y a une semaine, Amnat, sa mère, une femme de 20 ans au visage rond, fuit son village de Sujawal à cause des inondations. Laila est sur le point de naître. Avec sa famille, Amnat se réfugie à Makli, un bourg à une vingtaine de kilomètres où 400000 réfugiés se sont installés. Rien n’a été prévu pour les accueillir. Alors Amnat loge dans le cimetière de la ville. Trois jours après son arrivée, elle donne naissance à une petite fille, Laila.
"J’ai accouché à quatre heures de l’après-midi, toute seule. Il n’y avait ni médecin ni sage-femme. Quand j’ai senti que le bébé venait, j’ai failli m’évanouir, raconte t-elle encore sous le choc. Mais ma tante m’a tenue éveillée. Sans elle, je n’aurai jamais pu y arriver." Assise par terre, à l’ombre d’une toile suspendue par quatre morceaux de bois, sous 35 degrés, elle enveloppe son bébé dans son voile pour le protéger du soleil. Depuis l’accouchement, elle n’a pas pu aller à l’hôpital, qui n’est pourtant qu’à dix minutes en voiture. "Les chauffeurs de taxi en profitent pour faire grimper leur prix. Et nous n’avons pas d’argent", explique-t-elle.
A Makli, l’arrivée de milliers de personnes a provoqué une inflation record. A quelques kilomètres du cimetière, un épicier vend ses bouteilles d’eau à 35 roupies, 30 % de plus que le prix normal. Pour survivre, il ne reste plus que la générosité des habitants comme Bashir Qazi.
La cinquantaine, les cheveux mi-longs, il marche le long des tombes à la rencontre des sinistrés. "Quand ils sont arrivés, ils dormaient au bord des routes ou sur les trottoirs, raconte ce commerçant. En voyant ce spectacle, je me suis dit que je ne pouvais pas rester sans rien faire. Avec toute ma famille, on a utilisé nos économies pour leur acheter de la nourriture, de l’eau, des médicaments et des vêtements. J’en ai déjà eu pour 100 000 roupies (900 euros). C’est beaucoup d’argent, mais que faire ? Le gouvernement est inerte et les ONG sont débordées."
Quelques mètres plus loin, Aslam Leghari, 27 ans, cherche de quoi soigner sa fille, malade de la diarrhée. "Depuis que nous sommes là, nous n’avons presque rien reçu. Avant-hier, nous sommes allés manifester pour réclamer de quoi manger et de quoi boire. On nous a envoyé la police qui nous a chargé à coup de matraques. Où sont nos élus ? Pourquoi ne viennent-ils pas nous consoler ?", s’exclame-t-elle.
La colère monte. A 10 km de Makli, sur les berges de l’Indus, Ahmed a quitté son village en quelques minutes. Il campe au bord de l’eau avec ses cinq enfants et n’a presque pas d’eau potable. Alors, pour boire, il doit puiser dans le débit boueux du fleuve. Ecrasé par la chaleur, des gouttes de sueur coulent sur son visage. "On nous a abandonné. Avec cette catastrophe, j’ai tout perdu", raconte cet ouvrier agricole qui travaille pour un seigneur de la terre, propriétaire de dizaines d’hectares. "Quand les eaux sont arrivées, on était sur le point de moissonner, poursuit-il. Je devais recevoir la moitié de la récolte, et le propriétaire en gardait l’autre moitié. J’espérais en tirer 150 000 roupies (1400 euros). Maintenant que tout est anéanti, je n’ai plus rien pour nourrir ma famille. Ma maison est détruite et nous sommes seuls. Notre seigneur a disparu. Notre député, pour qui nous votons depuis des années, est absent alors qu’il devrait être à nos côtés. Je vous assure que si je le vois, je l’étrangle et je le tue." Pour l’instant, les manifestations sont restées ponctuelles. Le pays n’a pas connu d’émeutes et la plupart des victimes préfèrent s’en remettre à Dieu.
"Lui seul peut nous aider et nous protéger", affirme Ahmed. Les sinistrés restent patients. Mais pour combien de temps ?
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