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11 avril 1994 : les soldats belges abandonnent 2 000 civils aux tueurs

Marie-France Cros

Mis en ligne le 09/09/2010

Kigali voit dans le massacre de l’ETO le symbole de “la couardise et la complicité” de la communauté internationale.

L’ETO (Ecole technique officielle), fondée par des pères salésiens belges à Kigali, fut la première école technique du Rwanda. En avril 1994, la zone de la capitale rwandaise où elle s’élève est confiée aux casques bleus belges, le principal contingent de la force onusienne chargée de permettre la mise en œuvre de l’accord de paix signé à Arusha (Tanzanie) en août 1993 entre les autorités rwandaises et la rébellion du Front patriotique rwandais (FPR), majoritairement formé d’exilés tutsis. Mais cela se passe mal.

Les forces conservatrices autour du président Habyarimana, qui ne veulent pas appliquer le partage du pouvoir signé, font des pieds et des mains pour saboter l’accord de paix. Le 6 avril au soir, l’avion du président Habyarimana, de retour d’Arusha, où ses pairs l’ont sommé d’appliquer l’accord, est abattu lors de son atterissage à Kigali.

Dans les heures qui suivent commence le génocide : on tue d’abord les personnalités favorables à l’application de l’accord de partage du pouvoir, selon des listes établies depuis des semaines.

La rumeur des massacres court la ville. Dès le 7 avril au matin, des Tutsis - qui ont l’habitude d’être victimes de pogroms ethniques à chaque conflit de pouvoir et se savent visés comme "frères" du FPR - commencent à affluer à l’ETO, pour se placer sous la protection de la centaine de soldats belges qui s’y trouvent. Les civils apeurés dépassent bientôt les 2 000 personnes, dont plusieurs centaines d’enfants. Les milices de partis politiques extrémistes hutus encerclent l’école, entonnant des chants menaçants, enlevant plusieurs des réfugiés pour les tuer ou assassinant les civils qui tentent encore de se réfugier à l’ETO.

Le 11 avril en milieu de journée, sur ordre de Bruxelles, les soldats belges vident les lieux pour se rendre à l’aéroport afin d’y travailler à l’évacuation des blancs qui désirent quitter la ville, où les massacres de Tutsis et de personnalités hutues qui ne leur sont pas hostiles se multiplient.

Sachant ce qui les attend, des Tutsis réfugiés à l’ETO supplient les soldats belges présents de ne pas partir, de ne pas les abandonner aux tueurs hutus qui encerclent la concession de l’école. Certains prient les paras de les abattre pour leur éviter le supplice d’être tués à la machette; d’autres se traînent sur les genoux pour convaincre les casques bleus. Les paras belges sont gênés, mais les ordres sont les ordres; ils quittent l’ETO honteux alors que, dans leur désespoir, certains réfugiés se couchent sur la route pour empêcher les jeeps de prendre le large. En vain : les paras se dégagent en tirant en l’air.

Très vite, les pires craintes des réfugiés tutsis sont vérifiées : les miliciens hutus attaquent l’ETO et les massacrent. Ceux qui en réchappent tentent de fuir en colonne; celle-ci est interceptée par l’armée du régime hutu et ramenée aux miliciens; la boucherie s’achève sur la route de Nyanza : les hommes en armes ordonnent aux survivants de s’asseoir, leurs chefs crient : "Commencez le travail." A la machette, à la grenade, aux armes à feu. Seule une cinquantaine des plus de 2 000 réfugiés y échappèrent, souvent, laissés pour morts, en sang, sous les monceaux de cadavres; certains y ont perdu l’esprit.

Aujourd’hui, une forêt de croix de bois rappelle le martyre des réfugiés de l’ETO. Les autorités rwandaises y voient le symbole de l’abandon du Rwanda par la communauté internationale, le symbole "de la c ouardise et de la complicité" des casques bleus et de l’Onu qui, dans les jours qui suivirent, abandonnèrent pratiquement le pays aux mains des miliciens hutus : la Belgique ayant décidé le retrait de son contingent en raison du massacre de dix de ses hommes, le 7 avril, par des soldats hutus, la force Onu qui demeura sur place ne compte plus que quelque 250 hommes. Le génocide pouvait se poursuivre.

Savoir Plus

Qui fait quoi ?

Le général Roméo Dallaire, canadien, commande la mission de l’Onu au Rwanda (Minuar);

Le colonel Luc Marchal, belge, est son "numéro deux" et le plus haut gradé des casques bleus belges présents au Rwanda;

Le colonel Joseph Dewez, belge, est à la tête des casques bleus en poste à Kigali (bataillon Kibat);

Le capitaine Luc Lemaire, belge, commande les casques bleus belges de l’ETO (Kigali);

Le général José Charlier, belge, est, à Bruxelles, le chef d’état-major de l’armée belge. C’est lui qui donne à Luc Marchal l’ordre de consacrer exclusivement les casques bleus belges à l’évacuation des Belges du Rwanda.

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