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"Prendre le risque de l’utopie"

Mis en ligne le 27/05/2011

Pour Olivier De Schutter, “le discours des droits de l’homme reste universel”. Sans droits politiques, le développement des pays du Sud ne prendra pas, dit-il.

Que vous inspire l’arrestation de Ratko Mladic ?

Une grande victoire des droits de l’homme, ces cinquante dernières années, est l’établissement de la Cour et des tribunaux pénaux internationaux. L’impunité n’est plus possible. Dans beaucoup de situations de conflit, cette question est à l’esprit des dirigeants. Je pense que la crainte qu’avait Laurent Gbagbo de poursuites pénales a joué un rôle dans le dénouement de la crise en Côte-d’Ivoire par exemple. Il faut saluer l’arrestation de Ratko Mladic comme un exemple supplémentaire de cette extraordinaire percée du droit international pénal. Quand on se replonge au début des années 1990, où ces scénarios étaient explorés par les ONG, les gens trouvaient cela complètement utopique. Il a fallu des années de campagne pour que cela réussisse, mais on a vu une utopie devenir réalité et avoir un impact concret sur la lutte contre l’impunité. Il faut prendre le risque de l’utopie.

La pression est forte de la part des pays émergents pour obtenir le poste de directeur général du FMI. Leur revendication est-elle légitime ?

Bien entendu. Le FMI et la Banque mondiale restent largement dominés par les intérêts des pays occidentaux. On avance vers davantage de multilatéralisme, mais cela reste lent et il est compréhensible que les pays émergents soient frustrés. Evidemment, le paradoxe, c’est que le FMI, au moment même où les pays émergents revendiquent le poste de directeur général, est venu au secours de l’Europe alors que, jusqu’alors, il avait été appelé au chevet des économies des pays en développement. Le fait que le FMI s’intéresse à l’Europe rend plus naturelle l’attribution du poste à un Européen.

Etes-vous confronté à la remise en cause de l’universalité et de l’indivisibilité des droits de l’homme dans vos contacts avec les différents gouvernements ?

C’est un sujet très délicat, parce qu’une certaine méfiance s’est installée. On peut dire deux choses à ce propos. Premièrement, nous ne pourrons jamais convaincre les pays qui violent les droits de l’homme de mieux les respecter si nous ne sommes pas irréprochables nous-mêmes. C’est une condition de crédibilité, pour que nous puissions nous poser en donneurs de leçons. Deuxièmement, les droits de l’homme ne sont pas seulement des droits que les populations invoquent contre les gouvernements, ils permettent aussi de réorienter les rapports entre le Nord et le Sud. Ils devraient à l’avenir être davantage invoqués par les pays du Sud pour appeler à un ordre international plus juste, plus équitable, qui leur permette de se développer et d’avoir des économies plus diversifiées. Je recherche en permanence cet équilibre entre ces deux fonctions des droits de l’homme.

Le monde n’est plus occidental, et les valeurs qui étaient considérées comme universelles parce qu’elles étaient les nôtres, sont de plus en plus remises en cause par les puissances émergentes - le Brésil, l’Inde, la Chine ou, plus largement, le mouvement des pays non alignés. Mais il y a un discours qui reste universel, c’est celui des droits de l’homme, et c’est peut-être le seul. Les pays du Sud, s’ils acceptent de mettre de côté leur suspicion, qui est malheureusement le résultat de l’instrumentalisation des droits de l’homme par le passé, doivent reconnaître qu’ils ont un grand intérêt aujourd’hui à utiliser ce qui est tout de même le seul langage universel dont nous disposions dans un monde extrêmement fragmenté.

On peut en même temps constater, comme l’a montré l’attitude vis-à-vis de dictatures arabes, l’hypocrisie dans le chef des gouvernements occidentaux, qui placent les intérêts stratégiques et économiques avant le respect des droits de l’homme.

Les intérêts géopolitiques ou géostratégiques faussent parfois les jugements des gouvernements, c’est clair. Mais que nous enseignent les révolutions arabes ? Qu’en définitive, les populations du Sud aspirent à davantage de liberté, de participation dans la prise de décision politique. Ce sont ces valeurs-là qu’elles invoquent et nous devons avoir le courage de les invoquer à notre tour. Ces révolutions arabes sont un démenti magnifique apporté à la realpolitik. Les gouvernements qui ont soutenu jusqu’au bout Ben Ali et Moubarak ou qui ont hésité à critiquer Kadhafi trop tôt se sentent aujourd’hui pris à contre-pied. Les discours que nous avons hésité à utiliser par le passé sont des discours qui sont repris et amplifiés par la voix des populations du Sud.

Les droits de l’homme répondent à des aspirations tout à fait réelles. Et les révolutions arabes montrent qu’ils sont indissociables les uns des autres. Fournir de l’aide alimentaire ou réaliser des investissements dans le Sud, sans liberté politique, cela ne marche pas. Les libertés politiques doivent accompagner un processus de développement, sans quoi celui-ci ne sera pas réparti de façon suffisamment équitable entre les différentes couches de la population et risquera d’être capturé par certaines élites. De même que le droit à l’alimentation a besoin d’une responsabilisation des gouvernements pour progresser, les libertés politiques sont un ingrédient indispensable à tout développement économique durable.

Que conseilleriez-vous à l’Union européenne : tenir un discours strict et ferme sur les droits de l’homme à l’égard de ses partenaires quitte à les heurter, ou se montrer plus conciliante pour espérer avancer en douceur quitte à ce que cela ne donne pas de résultat ?

L’UE, ses Etats membres et les autres pays de l’OCDE se trouvent face à un dilemme : travailler avec des gouvernements dont on sait qu’ils sont coupables de corruption, de discrimination, de clientélisme, ou les contourner en travaillant avec la société civile au risque de les délégitimer encore plus dans des zones où l’Etat n’est déjà pas suffisamment présent. Aucune de ces deux solutions n’est satisfaisante. Il faut travailler avec les Etats, mais les obliger à associer la société civile à la prise de décision. Si l’on n’implique pas les bénéficiaires, leurs besoins seront ignorés ou l’aide détournée à des fins partisanes.

Les partis d’extrême droite gagnent du terrain en Europe. Que pense le professeur de droit de l’instrumentalisation qu’ils font des droits et libertés – droit de la femme, liberté d’expression, etc. – dans le but de s’attaquer à la communauté musulmane ?

Les droits de l’homme sont inévitablement amenés à être instrumentalisés à des fins partisanes. Mais ils bénéficient d’un grand avantage : ils ne sont pas seulement politiques, il s’agit aussi d’un instrument juridique, qui est une sorte de soupape de sécurité contre une instrumentalisation dont ils pourraient faire l’objet.

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