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Les liaisons dangereuses de Berlusconi
Valérie Dupont
Mis en ligne le 27/05/2011
"Foera di ball" Umberto Bossi, en vrai Lombard, n’a pas eu peur, dernièrement, d’utiliser le dialecte pour exprimer son ras-le-bol face à l’arrivée de milliers d’immigrés sur les plages de Lampedusa. Cette expression colorée, que nous traduirons poliment par "Hors de nos jambes ", a fait la une des journaux italiens, accompagnée de longs articles indignés, de photos des visages tristes des immigrés et des réactions offusquées de l’opposition.
Et pourtant, dans le nord de la Péninsule, nombreux pensent que le chef claudicant de la Ligue du Nord est le seul à oser dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Pour s’en assurer, il suffit de se brancher sur Radio Padania, la radio de la Ligue. Toute la journée, les animateurs, tous fidèles aux thèses du parti, racontent des histoires de terroir, des légendes, des traditions populaires, le tout savamment imbibé d’opinions et d’analyses politiques. Le venin xénophobe et ultrarégionaliste se transmet par les ondes.
Mais, ces derniers temps, un certain malaise a fait surface. Les électeurs du parti régionaliste sont fatigués de l’alliance avec le président du Conseil, Silvio Berlusconi, estimant que la Ligue du Nord a fait trop de sacrifices pour sauver le Cavaliere sans obtenir en retour ce qu’ils espéraient : davantage de fédéralisme et moins d’immigration. "La mosquée de Via Jenner [à Milan] : ne me dites pas qu’elle a été voulue par l’opposition de gauche, c’est le parti de Berlusconi qui l’a acceptée, et les élus de la Ligue n’ont rien fait pour l’empêcher " entend-on par exemple sur les ondes de Radio Padania. Les chemises vertes, comme on les appelle en Italie, ne veulent plus de Silvio Berlusconi, car si eux sont "xénophobes et régionalistes", le Cavaliere est par contre un "nationaliste populiste" et l’alliance Berlusconi-Ligue du Nord montre régulièrement ses limites.
C’est tout le paradoxe politique du moment. Silvio Berlusconi, le défenseur de la liberté, des conservateurs modérés, de l’Italie catholique et travailleuse, a accepté d’intégrer les successeurs des fascistes et les régionalistes xénophobes pour assouvir sa soif de pouvoir. "En conséquence, nous avons assisté ces dernières années à la réhabilitation du fascisme dans le discours public et même dans la conscience historique d’un segment significatif de la population. L’antifascisme était le code génétique de la Première République, mais pas de l’Italie de Berlusconi", écrit le philosophe Enzo Traverso.
Silvio Berlusconi, milliardaire et dont la vie est loin de ressembler à celle de la majorité des Italiens, a pourtant besoin d’entretenir l’illusion qu’il est proche du peuple. Massimo Gianinni, rédacteur en chef adjoint du journal "La Repubblica", a écrit plusieurs ouvrages sur le Cavaliere : "Il existe toute une instrumentalisation idéologique autour de lui, Berlusconi s’en sert pour démontrer qu’il doit ramer en permanence contre le courant. Que lui veut faire tout pour le peuple italien, mais que des forces externes et occultes l’en empêchent et ainsi de bourreau il se transforme en victime."
Le piètre résultat engrangé par le chef du gouvernement et son parti aux dernières élections administratives du 15 mai a réactivé la dialectique contre les "communistes". Les candidats de gauche sont caricaturés comme des sanguinaires porteurs du drapeau à la faucille et au marteau.
Le besoin de conserver son lien avec le peuple modifie aussi son comportement personnel. Silvio Berlusconi s’offre régulièrement un bain de foule, imitant ainsi Benito Mussolini. Il utilise aussi son patrimoine immobilier pour s’identifier aux Italiens qui doivent affronter un problème. Les promesses d’acheter une maison à L’Aquila, ville ravagée par un tremblement de terre, ou encore plus récemment à Lampedusa, n’ont jamais été suivies de faits concrets, mais peu importe. Sur le moment, le lien avec le peuple en a été renforcé.
Plus que les autres leaders populistes du moment, Silvio Berlusconi possède un atout décisif : son pouvoir médiatique. Sans ses télévisions et l’énorme influence qu’il exerce sur la Rai, il n’aurait sans doute pas réussi à se maintenir au pouvoir aussi longtemps. Le "leader" est chaque soir à la télévision, il lance ses messages et suscite ainsi un certain désir d’imitation. Si sa cote de popularité est en chute libre, la machine audiovisuelle se met en marche.
"Le choix de conserver Silvio Berlusconi et ses douteux alliés au pouvoir pourrait être considéré comme un signe de fatigue de la démocratie italienne. Mais les Italiens ont choisi le populisme comme une réponse à des peurs précises : l’immigration "massive" et le fait que l’autre puisse envahir son "territoire". Il est temps que les institutions européennes prennent en charge ces deux problèmes si l’on veut éviter que ce populisme grandissant ne se transforme en nouveau cauchemar européen", estime Raffaele Simone, linguiste et philosophe italien.
Cependant, si les Italiens flirtent depuis 1994 avec le populisme, il semble aussi que les excès de Silvio Berlusconi, et pas seulement ceux du "bunga bunga", commencent doucement à lasser. L’Italie vient d’entrer dans la phase du postberlusconisme et celle-ci s’annonce bien délicate.
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