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Dégagez, mesdames et messieurs les politiques !
Christine Dupré, correspondante en Europe centrale
Mis en ligne le 06/02/2012
Jamais la Slovaquie n’avait connu de telles manifestations depuis l’automne 89 et la "révolution" de velours qui entraîna la chute du régime communiste. Jamais 15 000 personnes, surtout des jeunes, ne s’étaient retrouvées dans les rues des grandes et moyennes villes de ce pays de 5 millions d’habitants, pour jeter des œufs, des bananes, des pierres et des fumigènes sur les bâtiments publics en demandant le retrait de la vie publique des dirigeants de tous les partis. Dans le froid glacial, vendredi dernier, la police a utilisé les canons à eau pour disperser les manifestants les plus agressifs. Lucia Gallova, l’une des organisatrices du mouvement, a promis dans une interview au quotidien "Sme" que "ce n’était qu’un début".
La paisible Slovaquie a donc désormais ses Indignés, en lutte contre la corruption dans la vie politique. A l’origine, l’apparition en décembre dernier sur un site américain d’un rapport provenant apparemment des services de renseignement slovaques, le SIS. On y apprend qu’entre 2005 et 2006, une opération baptisée "Gorille" avait mis sur écoutes un appartement de Bratislava et un chalet dans les montagnes Tatra. Avaient été enregistrées des conversations entre un représentant du plus gros fonds d’investissement slovaque, Penta, et divers représentants des partis politiques.
Penta servait d’intermédiaire aux milieux d’affaires étrangers désireux d’obtenir, moyennant "récompense", les conditions les plus avantageuses dans le cadre de grosses privatisations. La droite du Premier ministre d’alors, le chrétien-démocrate Mikulas Dzurinda, l’opposition de gauche de Robert Fico, partis de la minorité hongroise, tout le monde aurait envoyé des émissaires à ces réunions secrètes, dont Jirko Malcharek et Anna Bubenikova, respectivement ministre de l’Economie et chef de l’ Office des privatisations.
Les enregistrements des conversations ne sont pas disponibles. Mais il n’y a plus grand monde à Bratislava pour mettre en cause l’authenticité des transcriptions : le ministre de l’ Intérieur a reconnu qu’une opération baptisée "Gorille" avait bien été autorisée entre 2005 et 2006. Iveta Radicova, Premier ministre chrétienne-démocrate dont le gouvernement renversé en novembre dernier expédie les affaires courantes, a révélé détenir une copie du rapport en question. "La police savait, la justice aussi et les médias aussi, depuis des années, et c’est ce qui fait aujourd’hui exploser la colère des gens", explique le journaliste-écrivain tchéco-slovaque Martin Simecka. Soumis depuis près de vingt ans à des réformes libérales, spectateurs de l’image d’une Slovaquie "conquérante", très prisée par les investisseurs étrangers en raison du bas coût du travail, la plupart des Slovaques ne voient pas leur niveau de vie s’élever. "Bratislava s’est enrichie, mais en se vendant à des intérêts mafieux. L’immobilier et les restaurants sont devenus inabordables pour les gens honnêtes", a confié à "Sme" Juraj, un jeune manifestant. Et ce n’est rien à côté des régions pauvres du centre et de l’est du pays où les gens généralement passifs ont défilé avec des pancartes demandant "où est notre argent ?". Dans les cortèges de Bratislava, d’autres banderoles proclamant "je ne veux plus vivre ici", renvoyaient à l’ambiance très sombre du début des années 90 : quand les jeunes rêvaient de partir pour ne plus vivre sous le régime de l’autocrate Vladimir Meciar.
"Il existe aujourd’hui un désespoir quant à la corruption de tout l’establishment, au manque d’offre politique", confirme Simecka. Le gouvernement Radicova est tombé parce qu’un nouveau petit parti, Liberté et Solidarité (SaS), membre de la coalition gouvernementale, a refusé de voter en faveur du plan de stabilisation financière de la Zone euro, à laquelle appartient la Slovaquie.
Des législatives anticipées auront lieu le 10 mars prochain. Et certains analystes à Bratislava soupçonnent fortement le SaS et son chef, Richard Sulik, d’avoir "balancé" au site américain les transcriptions de l’opération Gorille. Le SaS, formé en 2010, est trop "jeune" pour avoir été impliqué dans l’affaire. Et il a beau jeu de renvoyer dos à dos la droite démocrate-chrétienne et la gauche comme des "membres du clan Gorille", des "pourris".
"Le risque, c’est que les gens en finissent à voir toute l’activité politique à travers le prisme de la corruption", a déclaré Tom Nicholson, un journaliste slovaco-canadien qui a enquêté longuement sur l’affaire. Mais en mars prochain, la gauche de Robert Fico, à la fois pro-européenne et populiste, devrait selon les sondages remporter une large victoire. Elle incarne l’opposition, a su prendre ses distances avec les lobbies genre Penta au cours des dernières années. Les jeunes Indignés la détestent
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