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"Le régime a confisqué le pouvoir au peuple"
Arnaud Hoc
Mis en ligne le 10/02/2012
Médecin, militant des droits de l’homme et figure de l’opposition syrienne, Kamal al-Labwani a été emprisonné à plusieurs reprises au cours de la dernière décennie pour avoir critiqué trop ouvertement le régime de son pays. Il est libéré en novembre dernier, alors qu’il ignore encore tout des événements qui ont secoué le monde arabe et la Syrie en particulier. Il s’exile ensuite à Amman d’où il rejoint les rangs du Conseil national syrien (CNS), l’un des principales structures d’opposition.
Comment réagissez-vous lorsque vous apprenez, en sortant de prison, ce qui s’est passé ces derniers mois dans le monde arabe, et en Syrie en particulier ?
J’ai été incroyablement surpris. J’ai toujours su que le peuple finirait un jour par se soulever, mais je n’aurais pu rêver qu’il le fasse d’une façon si extraordinaire. La révolution à laquelle on assiste en Syrie est proprement fantastique, car elle n’est pas seulement politique, elle est aussi culturelle. Elle est menée par une génération de jeunes gens talentueux et inventifs, et entend non seulement mettre un terme à cinquante ans de régime totalitaire, mais aussi à des siècles de déclin et d’obscurantisme.
Certes, mais ce soulèvement n’est-il pas aussi le fait d’une frange moins libérale, qui entend précisément remettre au goût du jour des mots d’ordre plus conservateurs ?
Si vous voulez parler des islamistes, ils ne me font pas peur. La population syrienne est une population jeune, qui veut faire confiance au futur. Seule une minorité reste attirée par un retour au passé. Il est vrai que les manifestants ont fait leurs de nombreux slogans à connotation religieuse, mais cela ne doit pas nous induire en erreur. Face à la brutalité du régime, beaucoup y ont trouvé le moyen de se donner du courage, en se réfugiant notamment derrière la promesse coranique d’une vie après la mort. Mais une fois la révolution terminée, il ne sera plus question de tout cela.
Les résultats des récentes élections en Tunisie et en Egypte, qui ont vu triompher les partis islamistes, ne permettent-ils pas d’en douter ?
Les électeurs tunisiens et égyptiens ont voté massivement pour les partis islamistes parce qu’ils représentaient l’opposition la plus sûre aux régimes en place précédemment, espérant ainsi s’assurer que la dictature ne reviendrait pas. Quand ils seront certains de ce fait-là, les électeurs se tourneront vers de nouvelles idées et de nouveaux partis.
L’opposition syrienne peine encore et toujours à se structurer et à se présenter comme une alternative viable en cas de chute du régime. Comment avez-vous accueilli l’annonce, le 31 décembre, d’un accord entre le Conseil national syrien (CNS), dont vous êtes membre, et le Comité national de coordination pour le changement démocratique (CNCD), réputé plus modéré ?
Le CNCD, dirigé par Haytham Manna et consorts, n’est pas un groupement d’opposition. Il continue à vouloir négocier avec le régime et lui est davantage loyal qu’il ne l’est vis-à-vis du peuple syrien. Le seul objectif de cet accord était de neutraliser le CNS, en le dissuadant d’en appeler formellement à une intervention étrangère. En ce sens, le CNCD a fait le jeu du régime. Burhan Ghalioun (NdlR : le président du CNS) a commis une erreur majeure en signant cet accord. Et c’est pourquoi je ne suis pas étonné qu’il en ait retiré sa signature quelque temps après. Sur ce dossier, il s’est conduit comme le ferait un dictateur, sans prendre la peine de consulter les membres du Conseil. Rendez-vous compte : je n’ai appris la signature de l’accord qu’une fois conclus, et par voie de presse !
Pensez-vous nécessaire de revoir la manière dont fonctionne le CNS ?
En l’état actuel des choses, le CNS est totalement déconnecté de la base des manifestants et ne représente pas le peuple syrien, ni ne relaye sa volonté. Il est urgent de repenser les structures du Conseil, et de mettre sur pied un secrétariat et un comité exécutif dont les membres sont élus non pas de l’extérieur, comme c’est le cas jusqu’à présent, mais directement de l’intérieur, à travers des relais au sein de la population syrienne. Sans cela, le CNS demeurera illégitime et pour ma part, je m’en retirerai.
Quel jugement portez-vous sur l’action menée par l’Armée syrienne libre (ASL), qui ces derniers jours a multiplié les opérations contre l’armée régulière ?
L’armée régulière, c’est l’Armée syrienne libre. C’est l’armée du peuple syrien libre, qui a pris spontanément les armes pour combattre les gangs d’Assad, qui constituent de ce fait une armée illégale. De qui les Nations unies ont-elles reconnu l’indépendance en 1946 ? Du peuple syrien ! Il existe donc déjà une résolution de l’Onu condamnant le régime en place, qui a confisqué le pouvoir au mépris du droit du peuple syrien à l’autodétermination ! Notre droit à être indépendants doit être reconnu. Et puisqu’il ne l’est pas, puisque personne n’entend nous venir en aide et que la Russie et la Chine continueront d’opposer leur veto, nous avons le droit de prendre les armes pour le faire valoir.
Ne craignez-vous pas que le recours à la lutte armée ne mette en péril l’inspiration pacifique qui a présidé aux débuts du soulèvement syrien, au risque de mener à la guerre civile ?
Comment peut-on nous demander de nous laisser tuer sans réagir, sans par ailleurs faire en sorte que le régime cesse de massacrer la population syrienne ? Il est tout de même piquant de remarquer que les observateurs de la Ligue arabe ont été plus prompts à demander des chars pour se protéger eux-mêmes que pour protéger le peuple syrien ! Pourquoi leur droit à être protégé doit-il être reconnu et pas le nôtre ? Il n’y a pas et il n’y aura pas de guerre civile en Syrie. Ce à quoi nous assistons aujourd’hui, c’est au combat entre des milices populaires et les gangs du régime, pas à une lutte entre différentes factions au sein de la société syrienne.
Une transition pacifique vers la démocratie, une fois le régime tombé, passera-t-elle par un procès des responsables de la répression, en ce compris Bachar al-Assad ?
Tant de crimes ont été commis par ce régime ces cinquante dernières années qu’il ne sera pas possible de tous les juger. Il faudra une amnistie générale. Nous ferons le procès des symboles, pas des particuliers. Quant à Bachar al-Assad, il souffre de démence et n’est pas responsable de ses actes. Sa place est à l’asile psychiatrique, pas en prison.
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