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En Libye, demandez "le Belge"
Damien Spleeters
Mis en ligne le 13/02/2012
Ici, on l’appelle "Le Belge". A Tripoli, il est très demandé, et il faut débourser plus de 2000 euros pour s’en procurer un. Lui, c’est le Browning HP, fabriqué par la FN Herstal en Belgique et vendu en quantités à la Libye de Mouammar Kadhafi au fil des décennies.
"De quoi as-tu besoin ?", nous demande Manni, alors que nous parcourons les rues de la capitale libyenne à la tombée de la nuit. Mon chauffeur me fait rencontrer ceux qui, comme lui, font aujourd’hui partie de l’une des multiples brigades qui ont essaimé dans la Tripoli d’après-guerre. L’arsenal qu’ils ont amassé au cours du conflit est impressionnant par la variété de sa provenance : Bulgarie, Pologne, Roumanie, Russie, Chine, Brésil, Corée du Nord et Belgique. Beaucoup de ces armes portent la marque de la FN Herstal.
Le prix d’une arme dans la Libye d’après-guerre en dit beaucoup sur les défis à venir. Le Fusil automatique léger (FAL) de la FN, très abondant lors du conflit, est ainsi passé de 9000 euros en février 2011 à environ 600 euros aujourd’hui. Une Kalachnikov, qui pouvait se trouver à 8500 euros il y a un an, ne vaut plus que 500 euros. Par contre, un 9 mm de fabrication belge s’achète quatre fois plus cher. Le prix des munitions suit également cette tendance.
Les Libyens souhaitent désormais vivre en paix. Cependant, le gouvernement ne leur offre pas encore la sécurité dont ils ont besoin. Concrètement, cela se traduit par une chute des prix des armes de guerre, et par une augmentation de la demande en pistolets 9 mm, plus faciles à cacher et idéaux pour protéger sa famille et sa propriété.
"Au début de la guerre", nous raconte Ali, qui a combattu les forces de Kadhafi, "lorsque nous avons pris Al-Rajma, près de Benghazi, nous avons découvert des montagnes de FN FAL et de Kalachnikovs. Beaucoup, vraiment beaucoup." Un an après le début de la révolution libyenne, il y a dans le pays plus d’armes que d’habitants. Hier utilisées par le régime pour écraser la contestation, les voilà qui servent désormais à libérer un peuple. Et demain ? Selon un rapport des Nations unies, des armes issues du conflit libyen sont peut-être déjà aux mains d’al Qaeda au Sahel.
Le gouvernement de transition n’a pas encore pu mettre en place une stratégie nationale de désarmement. Osama al-Jowali, ministre de la Défense, a récemment déclaré qu’il faudrait environ deux années pour désarmer les nombreuses milices libyennes. "C’est optimiste", réagit Nicolas Florquin, du Small Arms Survey, une organisation spécialisée dans la recherche sur les armes légères. "Le processus prendra de nombreuses années. Dans certaines régions d’Afrique, ou dans les Balkans, le désarmement n’est pas encore terminé. La solution sera politique et passera par la création d’institutions sécuritaires stables au niveau national."
Le besoin de sécurité n’est pas la seule inconnue dans l’équation du désarmement : l’impératif économique joue également un rôle important. Depuis des mois, la rumeur se répand que le gouvernement va mettre en place un système de rachat des armes. Les prix qui seront offerts devront excéder ceux du marché actuel pour être compétitifs et, s’ils attendent assez longtemps, certains Libyens pourront espérer gagner l’équivalent de dix mois de salaire en remettant leurs armes au gouvernement.
Mais toutes les armes ne sont pas à vendre. Quelques-unes se garderont comme des trophées. C’est le cas, par exemple, pour certains des FN F2000 vendus par la Belgique à la Libye en 2008-2009 et utilisés par la 32e Brigade, une unité d’élite de l’armée libyenne, pour tenter de mater la révolte.
Concernant la possession d’armes, la Libye fait également face à un vide juridique qu’il faudra combler. Le 2 décembre 2011, le Dr Sadiq Ghariani a édicté une "fatwa" qui interdit le commerce des armes et leur dissimulation aux autorités publiques. Il est difficile d’estimer les effets d’une telle interdiction, mais Ghariani, qui est le président du conseil suprême des "fatwas" en Libye, pourra sans doute exercer son influence sur une partie de la population libyenne.
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