Québec: "Le mouvement étudiant est anti-progressiste"
Denise Bombardier est journaliste et romancière. Elle revient aujourd'hui sur les évènements qui déstabilisent le Québec depuis plusieurs semaines.
- Publié le 08-06-2012 à 10h18
- Mis à jour le 08-06-2012 à 10h22

Entretien Denise Bombardier est journaliste et romancière. Elle a suivi Céline Dion lors de sa dernière tournée internationale, sort ces jours-ci un nouveau roman et tient, chaque samedi, une chronique politique dans le quotidien "Le Devoir". Elle revient aujourd'hui sur les évènements qui déstabilisent le Québec depuis plusieurs semaines.
Comment qualifieriez-vous la situation actuelle au Québec ?
La situation dépasse aujourd'hui largement la hausse des frais de scolarité. Ces débordements viennent de la haine ressentie envers le gouvernement, depuis déjà plusieurs mois. Les revendications étudiantes auraient pu se régler au départ, mais le gouvernement s'est montré incompétent. Il a été dépassé par ces soulèvements et n'a rien vu venir. Et les étudiants aussi sont aujourd'hui dépassés par l'ampleur du mouvement. Ils ont perdu le contrôle de leurs troupes, au profit des quelques éléments les plus perturbateurs, et notamment La Classe (Coalition large de l'Association pour une Solidarité Syndicale Etudiante), le syndicat étudiant le plus radical qui, lui, cherchait clairement ce durcissement depuis le début pour le tourner ensuite à son avantage. Au Québec, on dit qu'on est "tricoté serré". Cela signifie que l'on est une petite société où on personnalise très fort les débats. Résultat : soit on aime, soit on déteste. Les journalistes sont victimes d'attaques personnelles, les internautes défèquent dans les forums en bas de nos articles. Un journaliste s'est fait littéralement pisser dessus par des étudiants. On se fait insulter. Le contexte est difficile pour une quelconque dissidence intellectuelle. Ce sont des épiphénomènes et j'essaie de voir plus loin mais sincèrement, après autant de jours de grèves et de manifestations, je suis étonnée qu'il n'y ait pas encore eu de morts !
Quelles sont les dérives possibles ?
Il faut faire attention aux amalgames, encouragés par certains politiques comme Amir Khadir, le député de Québec Solidaire qui a tout fait pour se faire arrêter mardi soir. Il va à fond la caisse dans les comparaisons dangereuses, assimilant la corruption au Québec avec la corruption en Tunisie. Ce sont des comparaisons hasardeuses qui contiennent en elles le germe de la déstabilisation et de l'explosion sociale. Et nos institutions sont moins fortes qu'en Europe pour faire face à cela.
Ce mouvement étudiant qui touche petit à petit une population de plus en plus large peut-il être comparé à Mai 68 ?
Les étudiants qui sont dans la rue aujourd'hui veulent en fait exactement l'inverse de Mai 68. A l'époque, les étudiants en avaient marre des autorités et des mœurs. Ils revendiquaient le droit individuel à exister et un changement profond de la société. Aujourd'hui, au Québec, les étudiants défendent le statu quo. Ils veulent ce qu'avaient leurs parents : une prise en charge totale par l'Etat-Providence. C'est un combat qui est en fait anti-progressiste, et presque anti-social. Même s'ils se targuent de se distinguer du reste de l'Amérique du Nord, on en fait partie et il faut en être conscient. Il faut arrêter de penser que l'on va pouvoir installer au Québec une société anti-capitaliste. De plus, il est nécessaire de préciser que le filet de la sécurité sociale existe, dans tout le Canada et encore plus au Québec. Ce sont des avantages sociaux que l'on a pu s'offrir en période de prospérité mais que l'on ne peut plus se payer aujourd'hui. Il faut savoir que 40% des Québécois ne payent pas d'impôts à l'heure actuelle. La classe moyenne ne peut plus être la seule taxée. Je veux bien soutenir l'appel à la gratuité de la scolarité mais à une condition: que n'entrent, alors, à l'université, que ceux qui ont les capacités d'y arriver. Mais quand je dis cela, je me fais traiter d'élitiste.
Il est assez surprenant de voir que la récupération politique n'a pas lieu et qu'aucun parti ne parvient à "récupérer" les mécontents.
Oui, c'est très perturbant : malgré la hargne de plus en plus forte d'une part de la population à l'égard du gouvernement, aucun autre parti ne semble en bénéficier. Le paysage politique n'évolue pas avec, toujours, 30 % d'intentions de vote pour le Parti Libéral de Monsieur Charest, 30 % pour le Parti Québécois qui, par opportunisme électoral déclare soutenir les étudiants mais précise que, dans les faits, ils devront aller dans le sens de l'inflation et donc ne valideront pas un gel des frais de scolarité, 25 % pour la Coalition Avenir Québec et 10 % pour le parti d'extrême-gauche Québec Solidaire. Imaginons des élections en septembre - le scénario le plus probable, selon moi - la situation sera complexe, quel que soit le résultat qui sortira des urnes. Il s'agira d'un gouvernement minoritaire, soit pour le Parti Libéral soit pour le Parti Québécois. Je pense que cela s'explique en partie par le caractère profond de la population: les Québécois sont des gens du centre. Ils craignent les changements trop radicaux et se sentent confortables dans le centre-gauche. La majorité ne veut pas que le Quebec deviennent la Cuba du Nord.
Quel est le scénario de sortie de crise le plus probable selon vous?
Sincèrement, je n'en vois pas. Et plus ça dure, plus la population va y perdre. Les budgets passés dans les forces de sécurité qui doivent encadrer les manifestations depuis des mois sont déjà énormes ! Et les étudiants ne négocient pas, ils exigent. Maintenant, il va falloir voir ce qui se passera ce week-end, à l'occasion du Grand Prix du Canada. Déjà, ce jeudi a été annulée une journée portes ouvertes permettant aux visiteurs de rencontrer les pilotes, etc. Ce sont des évènements très grand public qui, s'ils sont perturbés, peuvent contribuer à un rejet de la cause étudiante. Certains manifestants ont déclaré le Grand Prix obscène, vulgaire et grossier. Pour les milliers de fans, c'est dur à encaisser.
