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Grands témoins

Jacques Attali : `L'Europe n'est pas un club chrétien´

PAR THIERRY BOUTTE et RACHEL CRIVELLARO

Mis en ligne le 27/12/2002

Un mur à Jérusalem, l'antisémitisme, l'incohérence européenne, le sentiment d'insécurité... Jacques Attali, intellectuel pluriel et homme d'engagement, présente sa revue de presse 2002

ENTRETIEN

Professeur, écrivain à succès, conseiller spécial auprès du Président français François Mitterrand de 1981 à 1991, fondateur et premier président de la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement (Berd) à Londres de 1991 à 1993, Jacques Attali (www.attali.com) est maintenant président de A&A, société de conseils, spécialisée dans les nouvelles technologies et le fondateur et président de PlaNet Finance (www.planetfinance.org), organisation internationale à but non lucratif, rassemblant en un réseau sur Internet, l'ensemble des institutions de microfinance du monde.

L'année 2002 a vu le pourrissement du conflit israélo-palestinien qui vise sans vergogne, de part et d'autre, les civils. La politique du gouvernement Sharon a abouti à des élections anticipées ainsi qu'à l'élévation d'un mur aussi symbolique que matériel. Quelle issue voyez-vous à ce conflit?

Dans les deux camps, il y a des extrémistes qui, tous les deux, estiment que la politique du pire va les servir. Ils ont fait échouer, dans les deux camps, les accords d'Oslo. Et aujourd'hui, je pense qu'il n'y a pas d'autres solutions malheureusement que ce mur provisoire qui consiste à ce que chacun soit dans son camp comme dans les écoles où l'on sépare les enfants qui se disputent. Simultanément, il faut que l'Etat palestinien soit créé. Ce mur ne doit pas enfermer mais séparer les deux. Les Palestiniens restant ouverts tant vers la Jordanie, l'Egypte et le reste du monde arabe que vers Israël pour notamment des raisons économiques. S'il ne peut y avoir un minimum de sécurité réciproque, c'est l'engrenage. Tragique pour les deux: les Palestiniens n'auraient pas d'Etat et Israël disparaîtrait. Ce scénario va-t-il se produire? En politique tout dépend des hommes. Le grand théoricien de la politique n'est pas Marx mais bien Shakespeare qui fait tourner le monde au gré des passions humaines. S'il n'y avait pas eu Gorbatchev il y aurait encore l'Union soviétique. S'il n'y avait pas eu Kohl et Mitterrand, on n'aurait pas l'euro. Difficile aujourd'hui de faire une prédiction pour le Proche-Orient. La classe politique israélienne, très compliquée et qui retrouve heureusement un clivage gauche-droite, va à mon avis trouver un consensus pour le mur et... attendre. Il n'y a pas encore de classe politique palestinienne qui a clairement condamné les attentats, ce qui est très difficile à faire!

Je crains pour ma part un engrenage comme en Algérie française avec l'OAS, c'est-à-dire non plus une opposition entre terroristes palestiniens et armée israélienne mais entre terroristes palestiniens et civils israéliens. C'est le cauchemar absolu et j'espère que cela n'aura pas lieu. Toute la question est donc de savoir si Sharon ou Mitzna trouvera un interlocuteur palestinien.

Considérez-vous que ces oppositions se sont exportées en l'Europe et aient réveillé de vieux démons comme l'antisémitisme?

Je ne crois pas au retour de l'antisémitisme en Europe. Les quelques incidents ont été extrêmement circonscrits. A cause des attentats du 11 septembre, je considère par contre qu'il est plus difficile aujourd'hui d'être musulman que juif en Europe. Le danger n'en reste pas moins de voir l'islamisme fermenter dans nos communautés musulmanes et le juif s'identifier à un gouvernement israélien et non pas au destin d'Israël, deux choses différentes. Mais les dirigeants des deux communautés, en Belgique comme ailleurs sont extrêmement conscients du danger, se parlent - mais pas encore assez, je crois - et les incidents restent l'apanage de petits voyous.

Un grand critère du racisme et de l'antisémitisme, pour moi, est le caractère ouvert. Ces incendies de librairies ou détériorations de synagogues ne sont pas revendiqués. Si un jour un parti ou un mouvement dit `Les Arabes dehors´ ou `Les Juifs dehors´, là, cela deviendra sérieux. Je ne crois pas qu'il faille crier au loup pour l'instant mais restons vigilants!

Considérez-vous comme certains que l'élargissement de l'Union européenne vers l'Est - ce Big Bang, trop large, trop vite - sonne le glas d'un esprit européen qui prévalait jusqu'ici?

Non, l'élargissement va bien se passer. Je ne crois pas que gérer une Europe de 25 pays s'apparente à un casse-tête. La Berd est une institution avec 43 pays européens dont la Russie. Il suffit de mettre en place les structures ad hoc mais aussi de modifier certaines règles de fonctionnement (veto, unanimité,...). Non, le vrai problème s'articule autour de la constitution de nouveaux domaines de souveraineté. L'urgence ici est de bâtir une politique étrangère commune, une politique de défense commune et une politique de relations Nord-Sud commune. Prenons l'exemple de l'incohérence de notre action dans les pays méditerranéens. Il lui manque une conception globale. Les Etats-Unis, par contre, peuvent se targuer d'afficher une vraie politique au développement. Cette année l'aide au développement américaine est redevenue la première du monde. Extrêmement intelligente, précise, ciblée et conformément aux intérêts américains. Cela nous ne l'avons pas en Europe. Devrons-nous pour ce attendre de grands hommes d'Etat? Ou une menace? Nous devrions avoir de grands hommes d'Etat européens capables d'affirmer que nos relations avec la Méditerranée sont absolument stratégiques. Que nos relations avec l'Afrique sont stratégiques. Que notre relation avec la Russie est fondamentale. Russie-Méditerranée-Afrique: l'Europe, son parlement, sa commission doivent se concentrer là-dessus. A défaut que l'on ne s'interroge pas quand apparaissent des mouvements terroristes ou des mouvements d'immigration sauvages venant de ces régions. Les Etats-Unis ont été confrontés au même problème. Ils n'ont signé un accord avec le Mexique qu'à partir du moment où l'immigration mexicaine était incontrôlable. Et le jour où ils ont fait l'Alena, où ils ont fermé la frontière mexicaine avec le Guatemala, a commencé l'insurrection au Chiapas; c'est-à-dire que le problème Nord-Sud s'est déplacé d'une frontière à l'autre. Nous, Européens, n'avons pas encore pris conscience de nos marches, de nos frontières. Une anecdote révélatrice: dans un pays proche, quand on leur demande pourquoi ils cultivent certaines substances interdites, ils rétorquent `si vous nous laissiez importer nos tomates, on n'en serait pas là!´ Notre politique agricole est en effet l'ennemi de notre politique de sécurité. Heureusement, une partie de la classe politique a compris: il faut développer une aide aux paysans et pas une aide à la production. Pas besoin de pousser nos paysans à produire ce que d'autres produisent mieux. La mutation mentale est faite, il faut maintenant passer à l'action. Regardez aux Etats-Unis, ils y interdisent la plantation des produits agricoles colombiens. A défaut, comment voulez-vous que ces gens ne soient pas tentés de faire autre chose? Le grand problème européen, ce n'est pas l'élargissement qui va être avalé sans difficulté mais bien qu'on soit devenu un vaste marché sans conception stratégique globale.

Êtes-vous favorable à un président de l'Union européenne?

C'est clair. Un président de l'Union susciterait de nombreux candidats à cette fonction et donc une compétition à l'intelligence. Les partis commenceront alors à élaborer des programmes européens. Parce que je plaide pour, en l'occurrence, l'existence d'un vrai parti socialiste européen qui ne soit pas une simple réunion mondaine des dirigeants des partis nationaux; des partis nationaux qui ne seraient que des émanations du parti socialiste européen qui ne s'afficherait pas comme une juxtaposition d'idées mais penserait `Europe´. Or personne, à gauche ou à droite, ne pense `Europe´ aujourd'hui. Quelle politique étrangère? Quelle politique de sécurité?

Si on vous demande quelle politique de relations Nord-Sud, répondez-vous par la microfinance?

Oui, ces `banques des pauvres´ qui consistent à fournir des prêts à court terme à des personnes à très faibles revenus pour les aider à lancer leurs activités sont un formidable moyen pour qu'ils se prennent en main et ne dépendent plus de l'extérieur. On voit apparaître de nouvelles formes d'économie. Inde, Bolivie, Benin, Maroc, Brésil... : nous avons aujourd'hui un million de bénéficiaires et potentiellement 500 millions de personnes peuvent en bénéficier. Mais les principaux problèmes pour faire face à cette croissance rapide sont la professionnalisation - il faut identifier sur le terrain et former des personnes capables de gérer - et les ressources financières de crédit. Les femmes sont majoritairement les bénéficiaires des crédits et le taux de remboursement est exceptionnel: 99pc! Il existe chez elles un code d'honneur et mon ami Coluche m'avait appris un principe dont j'ai pu mesurer l'exactitude: `les riches empruntent, les pauvres remboursent´.

Pensez-vous qu'un jour les représentants français et britanniques au Conseil de sécurité de l'Onu céderont leur place à des représentants européens?

Ça viendra. Cela commencera par des sièges communs dans des institutions financières, au Fond monétaire international (FMI) et à la Banque mondiale. Déjà, les Européens se concertent et dans la plupart des cas votent ensemble. A terme, la France et l'Allemagne fusionneront leur siège dans ces institutions. Il y a aujourd'hui quatre instances qui font le gouvernement mondial: l'Organisation mondiale du commerce (OMC), le Conseil de sécurité de l'Onu, le Comité intérimaire du FMI et le G 8. Progressivement ces institutions vont se coordonner davantage jusqu'à sans doute fusionner. Le gouvernement mondial existe. Et les Européens partagent une même voix. Il y a toutefois un cas particulier, la Grande-Bretagne - qui siège au Conseil de sécurité - et qui n'a pas encore fait son choix en tant que nation de l'Europe. On peut la comprendre: la mère admire la fille beaucoup plus que la cousine. Mais il nous faut avancer, faire l'UE sans eux, espérant que les Britanniques nous rejoindront.

Entre les logiques stratégique et géographique, la Turquie et son gouvernement confessionnel a-t-elle sa place dans l'UE?

Cela me fait rire. A ma connaissance, ce sont des partis confessionnels qui ont fait l'Europe. La vraie question, c'est: l'Europe doit-elle être un club chrétien? La réponse est `non´ eu égard aux musulmans belges ou à des pays comme l'Albanie. Et je pense que ce parti au pouvoir en Turquie est le meilleur moyen pour la faire rentrer... si on l'aide!

Le thème de l'insécurité revient en force dans de nombreux pays, est-ce un mythe ou une réalité?

Le plus important est la perception. Prenons un exemple anecdotique, les accidents de voitures. C'est devenu la priorité en France mais peu de gens savent qu'il y a 8 fois moins d'accidents mortels aujourd'hui qu'il y a 20 ans. Mais la perception prime. Pourquoi? Parce que dans une société et une période d'extrême précarité (fini la stabilité, la même maison, le même emploi, le même environnement, etc.), nous sommes plus sensibles à l'insécurité. Les médias qui sont devenus des instruments de spectacles exacerbent ce sentiment. Et je ne crois pas que les politiques de type sécuritaire changeront quoi que ce soit à ce problème, non pas de chiffres mais de perception. Pour lutter contre le sentiment d'insécurité, il faut lutter contre le sentiment de précarité. Le vrai enjeu est donc la politique de la ville.

Comment expliquer ce lien qui se distant entre population et élites politiques?

Je crois que partout en Europe, il y a une opinion publique intelligente qui se rend compte que le gouvernement a beaucoup moins d'influence sur la vie des gens. Parce qu'il y a l'Europe, parce qu'il y a le marché, parce qu'il y a la décentralisation... Il s'intéresse donc à la politique autant que la politique est capable d'influer sur leur vie, c'est-à-dire de moins en moins. C'est pourquoi il est important de redonner du sens à la politique en redonnant du pouvoir aux politiques par le biais du pouvoir européen ou celui d'un meilleur contrôle des citoyens sur la vie régionale. Aussi longtemps que l'on continue à croire que la politique se réduit à l'Etat qui lui-même a de moins en moins d'impact sur la vie sociale, il est normal que l'on s'abstienne.

Si je vous dis `télé réalité´, vous zappez?

Les gens sont de plus en plus solitaires et le seul spectacle qui leur est donné est celui de la solitude des autres. Et les médias y participent. Qu'est-ce d'autre que la télé réalité? On se rassure parce que les autres sont davantage seuls que nous. Mais en même temps, il existe un courant inverse, une demande de sociabilité, de convivialité, de vie collective. J'éprouve à cet égard une crainte: que cette demande soit récupérée par des mouvements non démocratiques, de type secte ou extrémisme religieux mais aussi plus large. En Europe, tout se met en place pour la naissance de nouveaux mouvements populistes `fraternels´. L'islamisme n'est rien d'autre. Au Brésil, le grand parti de droite est un parti évangéliste. Aux Etats-Unis, le parti républicain est devenu un parti religieux. La force de certains mouvements religieux est à prendre avec sérieux. On a vu les bégaiements avec Haider, l'émergence d'un populisme est là.

© La Libre Belgique 2002

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