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Un jeune soldat amputé après un bizutage
AFP
Mis en ligne le 28/01/2006
«Il y a des dizaines de cas de viols collectifs, de tabassages mais je n’ai pas vu de telle monstruosité en 18 ans », a commenté jeudi la présidente de l’ONG des Comités de mères de soldats, Valentina Melnikova.
Les faits, qui remontent à la soirée du Nouvel an, ont été révélés mercredi lorsque le parquet général militaire a annoncé s’être saisi d’une affaire de bizutage dans l’armée. Huit soldats, dont trois officiers, ont été arrêtés et l’un d’eux, un sergent, a été mis en examen. Ils auraient été ivres au moment des faits.
L’affaire a été largement évoquée dans les télévisions et les journaux alors que les affaires de bizutage sont d’ordinaire rarement médiatisées en Russie
Le jeune appelé de 19 ans était depuis six mois dans une unité de blindés de la région de Tcheliabinsk, dans l’Oural.
«L’enquête a déterminé que, dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier (le sergent Alexandre) Siviakov, ivre au moment des faits, a forcé (Andreï) Sytchev à rester accroupi pendant trois heures en le frappant aux jambes dans le but de l’humilier sadiquement,», a indiqué le parquet dans un communiqué publié sur son site Internet.
«A la suite de ces violences et de cette position la victime a souffert de compression des membres inférieurs et des organes génitaux ce qui a conduit au développement d’une gangrène », a poursuivi le Parquet.
Après avoir été passé à tabac, Andreï Sytchev a dû attendre trois jours, malgré la douleur, avant d’être hospitalisé et soigné par des médecins civils.
A l’hôpital, les médecins l’ont amputé de ses deux jambes et de ses organes génitaux pour lui sauver la vie.
Ce n’est que par l’hôpital que sa mère a su ce qui était arrivé.
Les médecins ont également alerté le Comité des mères de soldats qui a demandé au parquet général, à Moscou, de prendre l’affaire en main.
Selon l’organisation des mères de soldats, le commandement militaire a tenté de faire «fortement pression » sur le procureur de la région. le ministre russe de la Défense, Sergueï Ivanov, interrogé par les télévisions russes à Erevan., a condamné ce bizutage qualifié de « honteux »
«J’ai ordonné à l’état-major de mener une enquête minutieuse. Pourquoi pendant 25 jours, officiers et généraux n'ont pas informé le commandement ? Si des faits de comportement non règlementaire sont constatés, tous les coupables seront châtiés et vous en entendrez parler, je vous le promets », a-t-il déclaré. Le général Alexeï Maslov a été dépêché vendredi à Tcheliabinsk (Oural) pour éclaircir les responsabilités de la hiérarchie de la caserne dans cette affaire qui n’améliore pas l’image déjà déplorable de armée fédérale russe.
Seize soldats russes sont morts en 2005 des suites de bizutages violents, une pratique répandue dans l’armée russe mais souvent niée par l’état-major, a annoncé vendredi le ministère de la Défense qui a comptabilisé 1064 décès de militaires au total dans l’année. En précisant que ce chiffre n’incluaient pas les pertes des l’armée russe en Tchétchénie.
Le phénomène des «diedovchina », ces sévices physiques et moraux, humiliations et passages à tabac, généralement perpétrés par les «anciens » contre les jeunes soldats, gangrène l’armée, fait des dizaines de morts et entraine des centaines de tentatives de suicide et des milliers de désertions chaque année, selon l’ONG Human Rights Watch qui avait publié un rapport détaillé en 2004.
Par ailleurs, l’armée a comptabilisé 276 morts pour suicide.
La moitié d’entre eux sont consécutifs à des humiliations infligées aux victimes par des soldats ou des officiers, a précisé le procureur militaire Alexandre Savenkov, cité par l’agence Interfax.
Le ministère russe de la Défense a toujours minimisé l’ampleur des bizutages.
«C’est une criminalité cachée, c’est pourquoi on ne peut faire que des suppositions sur le nombre de cas », a dit Mme Melnikova à l’AFP.
Son ONG reçoit plus de 50.000 plaintes par an.
En mai 1996, avant l’élection présidentielle, un décret du président Boris Eltsine prévoyait l’abolition de la conscription en 2000 et la création d’une armée de métier.
«Dès le début, il était clair que cela ne serait pas réalisé », a déclaré à l’AFP Pavel Felguenhauer, un expert des questions militaires.
Il est à présent exclu de renoncer aux appelés mais la durée du service militaire devrait passer de deux ans à un an en 2008. Le drame a provoqué des débats à la Douma (chambre basse du Parlement) vendredi matin.
« Chaque femme réfléchira désormais au fait d'envoyer son fils à l'armée si on y fracture les jambes », a pour sa part fustigé la députée indépendante Svetlana Goriatcheva.
La Douma, dominée par les forces pro-Kremlin, n'a cependant pas soutenu la proposition d'un autre député indépendant, Vladimir Ryjkov, de convoquer le ministre de la Défense et de l'interroger sur le bizutage.
En Kabardino-Balkarie, une république russe du Caucase du Nord, un appelé s'est suicidé en s'ouvrant les veines avant de se pendre.
Pour Mme Melnikova, la situation est claire : «Dans les faits, l’attitude de l’époque soviétique envers les soldats, traités comme de la boue sous les bottes, est restée inchangée. Cette cruauté, cette indifférence envers le soldat est toujours la même ».
Quelque 200 personnes ont manifesté samedi dans le centre de Moscou et plusieurs dizaines à Ekaterinbourg, dans l’Oural, pour demander la démission du ministre russe de la Défense Sergueï Ivanov, après la mutilation d’un soldat amputé des deux jambes à la suite d’un bizutage.
«Les pratiques qui existent aujourd’hui dans l’armée russe mènent à la destruction de l’Etat. Le ministre Ivanov devrait aller à l’hôpital et se mettre à genoux devant le soldat et baiser les pieds de sa mère », a lancé une manifestante, Nadejda Petrova 50 ans, informaticienne.
«J’ai trois fils étudiants et cela me terrifie de penser à ce qui pourrait leur arriver s’ils faisaient leur service militaire », a-t-elle dit à l’AFP.
Les participants de ce rassemblement spontané devant le ministère de la Défense signaient une feuille appelant à la démission du ministre et leurs affiches clamaient «Boycott de la conscription », «Ivanov démission », «Honte à Ivanov » ou «Ivanov + Poutine démission ».
Une femme de 56 ans, Tatiana Volkova, s’est indignée que le président russe Vladimir Poutine n’ait pas prononcé un mot sur cette affaire.
Les manifestants discutaient avec vivacité entre eux et s’adressaient également aux policiers présents, qui écoutaient en silence.
Un autre rassemblement autorisé de soutien à l’appelé Andreï Sytchev et demandant la démission du ministre, a été dispersé par la police à Ekaterinbourg dans l’Oural, a rapporté la Radio Echo de Moscou. Plusieurs dizaines de personnes étaient venues, a précisé la radio.
Le ministre de la Défense, qui est également vice-Premier ministre, n’a appris les faits que le 26 janvier. L’affaire, étouffée au départ, a éclaté au grand jour lorsque le parquet général a annoncé en être saisi.
L’hôpital civil de la région de Tcheliabinsk (Oural), où a été opéré le soldat de 19 ans, avait alerté le Comité des mères de soldats qui a contacté le parquet général à Moscou.
«C’est une histoire choquante. Je ne veux pas faire mon service militaire et je comprends parfaitement ceux qui y échappent: ils ne veulent pas rentrer à la maison sans jambes ou sans tête », a déclaré à l’AFP un étudiant en sciences humaines âgé de 18 ans, Ilia Krasilchtchik.
«Nous ne pouvons plus rester indifférents. J’ai deux fils et j’ai tout fait pour qu’ils ne fassent pas leur service militaire », a renchéri Tatiana Volkova, spécialiste en communication.
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