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Une innovation quatre fois essentielle
ÉCLAIRAGE BERNARD DELATTRE CORRESPONDANT PERMANENT A PARIS
Mis en ligne le 17/11/2006
C'était évidemment une évolution annoncée de longue date par les sondages : depuis le début de la campagne interne au PS il y a six semaines comme depuis le début de l'irrésistible ascension de la cote de popularité de l'intéressée dans l'opinion, il y a un an et demi. L'investiture de Ségolène Royal n'en revêt pas moins une portée quatre fois retentissante.
Le premier séisme qu'elle entraine, le plus immédiatement visible, est évidemment de l'ordre du symbole : il renvoie, en la bousculant, à la place des femmes dans le pouvoir en France (lire ci dessous). Il y avait certes déjà eu des candidates à la tête de l'Etat, mais jamais une femme n'avait été aussi bien placée pour y accéder. Investie par la première force de l'opposition, Ségolène Royal a, en gros, en vertu du rapport de forces global entre la gauche et la droite dans le pays, une chance sur deux de l'emporter. Du jamais vu.
Le PS lui aussi expérimente avec son investiture des changements structurels. Contrairement à tous les cas précédents, ce n'est pas le parti qui a fait son candidat mais un candidat qui a pris le parti. Et il l'a pris d'une façon doublement hétérodoxe.
Par le bas et par la droite
Par le bas, d'abord, et non par le haut. Ségolène Royal n'avait aucun réseau ni relai au sein du PS susceptibles de la conduire à sa tête. Elle s'est donc servis de son immense popularité au sein de la base pour forcer l'appareil à l'adouber et les "éléphants", par réalisme politique ou opportunisme carriériste, à s'agenouiller devant elle. Elle a pris le parti par la droite, ensuite. Et non par la gauche comme François Mitterrand avait pris le PS jadis et comme Laurent Fabius espérait le prendre. Si forte, si incontournable, Ségolène Royal, même si elle s'en défend, s'est assise en toute impunité sur des pans entiers du projet de sa formation pour 2007, pourtant démocratiquement approuvé. Elle a défendu des mesures qui n'avaient pas été retenues par le PS (jurys populaires, etc.) voire qui avaient été expressément rejetées par lui (35 heures, carte scolaire, camps d'encadrement militaire, etc.). Et a pris des positions qui rapprochaient le PS comme jamais de la droite, en matière de sécurité, singulièrement. Ségolène Royal a également gagné un pari tactique qui était pourtant très risqué : son "néosocialisme" si audacieux, très centriste finalement, était apriori plus une stratégie devant servir au second tour, où il faut rassembler au-delà de son propre camp, qu'un argument de séduction de son propre camp.
En investissant Ségolène Royal, le PS s'est donc complètement violenté - et avec le sourire, en plus - en termes de doctrine. De facto, le "ségolisme" - terme créé à dessein par l'intéressée pour sa consonance avec l'acception "gaullisme" - a enterré tant le courant dit de gauche radicale incarné par Laurent Fabius que la social-démocratie de Dominique Strauss-Kahn, qui n'était jamais qu'un avatar du jospinisme. S'il continue à suivre sa candidate, le PS pourrait même bientôt faire son aggiornamento en termes de fonctionnement également : dès jeudi soir, les "royalistes" annonçaient leur intention de continuer à recruter des supporters via non les structures officielles du parti mais les clubs citoyens "Désirs d'avenir", créés de toutes pièces par et pour Ségolène Royal.
Une rupture. Mais laquelle ?
Le troisième changement énorme qu'entraine l'investiture de Ségolène Royal concerne la structuration de l'échiquier politique. La réduction à la portion congrue de la mouvance antilibérale au sein du PS ouvre théoriquement un boulevard au reste de la gauche (communistes, trotskistes, etc.). La "centrisation" de ce parti posera des problèmes sur sa droite. En 2007, Nicolas Sarkozy pourra-t-il encore incarner "la rupture", ou celle-ci ne sera-t-elle pas plutôt personnalisée par la femme Ségolène Royal ? L'UMP pourra-t-il encore faire de "l'archaïsme" du PS son principal argument de campagne alors que le "néosocialisme" de ce parti est vraiment iconoclaste dans la tradition politique et dans son histoire.
Enfin, le succès populaire du tandem Royal-Sarkozy (tous deux quinquagénaires et "activistes"), l'enfoncement dans les sondages de Jacques Chirac et l'échec de Laurent Fabius, malgré sa stature, montrent un changement dans la perception que les Français ont de l'institution présidentielle. Ils ne la conçoivent plus forcément âgée, arbitre au-dessus de la mêlée, et expérimentée mais proche, impliquée, concrète, à l'écoute.
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