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Karadzic
Dr Karadzic, I presume ?
christophe lamfalussy
Mis en ligne le 23/07/2008
Portrait
Qui se cache derrière cet homme barbu aminci, aux longs cheveux blancs, qui a été arrêté dans un autobus de Belgrade comme un indésirable SDF ? L'un des hommes les plus recherchés de la planète, inscrit sur la liste des "Most Wanted" d'Interpol, l'"Oussama Ben Laden de l'Europe" a dit de lui l'ancien secrétaire d'Etat américain Richard Holbrooke.
Pourtant Radovan Karadzic, 63 ans, fut, au coeur de la guerre bosniaque (1992-1995), un incontournable interlocuteur de la communauté internationale, toujours tiré à quatre épingles, et il fallut son inculpation pour génocide par le Tribunal pénal international (TPI) en 1995 pour que les émissaires européens et américains prennent leurs distances.
Karadzic, d'origine serbo-monténégrine, fut pendant la guerre le porte-parole politique des Serbes de Bosnie. Il incarna un nationalisme virulent basé sur des peurs ataviques de l'étranger, ces "Turcs" dont il parlait avec haine et qui n'étaient que les Musulmans bosniaques qui avaient vécu, avec lui, dans le Sarajevo multiethnique de l'avant-guerre.
Né dans une étable le 19 juin 1945 à Savnik, dans l'actuel Montenegro, Karadzic est le fils d'un résistant serbe, d'un "Tchetnik", qui avait fait face à la fois aux troupes nazies et aux partisans de Tito. Son père disparut prématurément, laissant Karadzic à sa mère Jovanka. Jusqu'à son décès en 2005, à l'âge respectable de 83 ans, sa mère présenta son fils comme un bon travailleur et un homme loyal. Les préparatifs de ses funérailles - auxquelles Karadzic n'assista pas - furent l'une des rares occasions où Karadzic fut aperçu publiquement durant sa cavale.
Psychiatre à Sarajevo
Mais l'essentiel de sa vie, Karadzic le passa à Sarajevo où, comme des nombreux étudiants yougoslaves, il fréquenta l'université dès 1964. Médecin et psychiatre de formation, il ouvrit un cabinet à Sarajevo et travailla épisodiquement pour l'hôpital Kosevo. Il était poète et compositeur à ses heures. Il était le chantre des traditions serbes et de ses poèmes épiques du Moyen-Âge qui, au contact de la politique, en firent un nationaliste virulent. Pour avoir détourné un prêt immobilier public en 1984, il fit quelques mois de prison. Karadzic ne fréquentait pas les élites de la ville, et se lia rapidement avec les Serbes qui le désignèrent pour diriger au début des années 90 le nouveau Parti démocratique serbe (SDS).
Le vent du nationalisme soufflait sur une Yougoslavie affaiblie par la chute du communisme. Karadzic préconisait une confédération. Voyant le parti du musulman Alija Izetbegovic revendiquer l'indépendance totale de la Bosnie, dans les pas de la Slovénie et de la Croatie, Karadzic prononça en 1992 un avertissement lourd de conséquences pour les Musulmans, leur promettant un "enfer" si la souveraineté était déclarée. Dès mars 1991, il affirmait qu'"une guerre interethnique et religieuse est désormais inévitable" en Bosnie-Herzégovine.
Le noyau dur du SDS
Avec Momcilo Krajisnik et Biljana Plavsic (tous deux condamnés pour crimes contre l'humanité par le TPI et aujourd'hui en prison), Karadzic a formé le noyau dur du SDS qui va entrainer les Serbes de Bosnie dans une guerre sans merci contre les Croates et Musulmans. Son acte d'inculpation à La Haye lui impute la responsabilité de presque tous les actes de "nettoyage ethnique" qui ont fait près de 100000 morts dans la république yougoslave. Le but était de répandre la terreur dans les populations civiles - par des assassinats, des exécutions, des viols - afin d'assurer la primauté serbe sur tous les territoires où ceux-ci vivaient, même de façon minoritaire. Comme les Serbes de Bosnie bénéficiaient de l'appui de l'armée de Belgrade, la plupart des conquêtes territoriales leur furent assurées dans les premiers mois de la guerre.
Karadzic est accusé par le TPI de crimes de guerre, de crimes contre l'humanité et, surtout, de génocide pour les massacres commis à Srebrenica en 1995 et ailleurs en Bosnie.
Un complexe d'infériorité
Grand, le sourire fugace, les cheveux drus déjà gris pendant la guerre, Karadzic était un orateur redoutable et, comme beaucoup de Serbes alors, il se plaçait dans la position de la victime plutôt que du bourreau. "Nous voulons garantir notre liberté . C'est pour cela que nous nous battons. Parce que nous n'avons pas d'autre choix", a-t-il dit dans une interview à "La Libre Belgique" en février 1994, réalisée dans un hôtel de Belgrade.
Plusieurs experts - dont ceux du "Nederlands Instituut voor Oorlogsdocumentatie" (NIOD) - ont affirmé que Karadzic souffrait d'un complexe d'infériorité qu'il compensait par des déclarations fracassantes. L'homme promit ainsi aux Occidentaux une "troisième guerre mondiale" et un "désastre moral" si l'Otan se mêlait de la guerre bosniaque. L'Otan intervint en 1994, et ce fut le début de la fin de la guerre.
Karadzic était capable de nier l'évidence, d'affirmer que les troupes serbes étaient là pour protéger la population serbe, alors qu'elles ne cessaient de bombarder Sarajevo. Malgré l'étau sur la capitale bosniaque, qui dura quarante-quatre mois, il prônait la coexistence pacifique des peuples, dans deux villes séparées par un cordon de casques bleus de l'Onu.
On a beaucoup écrit sur ses relations tumultueuses avec son mentor de Belgrade, Slobodan Milosevic. Le fait est que Karadzic fut écarté des pourparlers de paix de Dayton en 1995, et qu'il décrivit ensuite les résultats de cette conférence, qui divisait la Bosnie en deux entités, comme un "désastre". Milosevic était ulcéré par les dérives nationalistes des gens de Pale et par les excès de Karadzic. Pendant le siège de Sarajevo, l'homme invitait ses amis à écouter ses poèmes au son de la guzla puis les conviait à tirer à l'artillerie sur la ville. "Jamais un petit groupe de gens n'a causé de plus grands dommages", a dit un jour Milosevic à plusieurs politiciens bosniaques.
Ecarté en 1996
Karadzic fut écarté de la scène politique durant l'été 1996. Le Suédois Carl Bildt, qui représentait la communauté internationale à Sarajevo, le raya de son agenda. Et Biljana Plavsic prit sa place à la présidence de la Republika Srpska. Lentement, il se coula dans la clandestinité, promettant un "bain de sang" à ceux qui voudraient venir le capturer.
La responsabilité de Karadzic dans le massacre de Srebrenica - huit-mille morts en 1995 - n'est pas clairement établie. Lui-même affirme avoir joué un rôle mineur et fait porter l'essentiel sur le général Ratko Mladic, l'un des deux derniers fugitifs du TPI.
Karadzic devra s'en expliquer devant les juges de La Haye, à moins qu'il n'adopte la tactique de Milosevic qui avait passé une bonne partie de ses plaidoiries à remettre en cause la légitimité du tribunal de l'Onu. En 1996, au bimensuel yougoslave "Argument", Karadzic avait affirmé que le TPI n'avait "pas d'avenir".
L'homme qui sera probablement transféré à La Haye par les autorités de Belgrade n'est plus le géant d'1,85 m au "comportement flamboyant" que soulignait l'avis de recherche d'Interpol. L'homme arrêté à Belgrade apparait fragile.
Lors d'un débat dans une radio de Belgrade, on le vit même s'assoir pour débattre de la médecine douce. Il portait un pull démodé, trop vaste pour lui, et des lunettes. "Il a perdu beaucoup de poids, mais il est calme et raisonnable. Il sait à quel point il est coupable ou pas coupable", a dit de lui son frère Luka, après lui avoir parlé une heure mardi, au tribunal de Belgrade.
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