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Birmanie

L'édifiant combat de la Dame de Rangoon

PORTRAIT PHILIPPE PAQUET

Mis en ligne le 07/08/2009

Aung San Suu Kyi attend le verdict d'un procès insensé. Prix Nobel de la Paix, elle a passé quatorze des vingt dernières années en prison ou en résidence surveillée.

Depuis le 13 mai, Aung San Suu Kyi, figure de proue de l'opposition birmane, croupit en prison. A cause d'une histoire rocambolesque. Huit jours plus tôt, un Américain illuminé, John Yettaw, s'est introduit subrepticement dans la maison de Rangoon où Mme Suu Kyi est assignée à résidence, après avoir traversé à la nage le petit lac qui jouxte la propriété. Sur les motivations de cet acte, on sait peu de chose, mais il n'en a pas fallu davantage pour que les autorités militaires, qui gouvernent d'une main de fer la Birmanie depuis 1962, ne décrètent que la dissidente avait violé les règles de son assignation à résidence, lesquelles lui interdisent de recevoir des visites non autorisées. Que Mme Suu Kyi n'ait aucunement souhaité ou sollicité cette singulière visite ne l'empêche pas de risquer cinq ans d'emprisonnement, au terme d'une parodie de procès dont le dénouement est attendu mardi, s'il n'est pas de nouveau reporté en raison de l'état de santé de M. Yettaw, hospitalisé à Rangoon pour des crises d'épilepsie et des problèmes cardiaques.

Il n'échappe à personne que la junte birmane cherche, en gardant Aung San Suu Kyi à l'ombre, à l'empêcher de participer de près ou de loin aux élections générales prévues l'an prochain dans le cadre d'un simulacre de retour à la démocratie après presque un demi-siècle de dictature. Le pouvoir militaire ne peut, en effet, la maintenir indéfiniment en résidence surveillée (elle a déjà vécu sous ce régime d'exception plus longtemps que ne le permet la loi birmane elle-même). Il sait d'expérience, par ailleurs, que la mesure ne suffirait pas à contenir l'influence que l'opposante continue d'exercer sur la société birmane. Le 27 mai 1990, alors qu'elle était déjà placée en résidence surveillée, Daw Suu Kyi n'avait pas peu contribué à galvaniser les énergies de l'opposition et à assurer une victoire écrasante, avec 82 % des suffrages, à la Ligue nationale pour la démocratie (NLD), le parti qu'elle avait fondé en septembre 1988. Les généraux birmans avaient ignoré le verdict des urnes et refusé de transférer le pouvoir aux civils, mais le revers avait été cuisant, faisant dire à un diplomate qu'on avait affaire, en Birmanie, à la seule dictature au monde qui était incapable de gagner des élections truquées...

Tirant les leçons de cette mésaventure, la junte entend, cette fois, mettre Aung San Suu Kyi hors d'état de lui nuire en la confinant derrière les épaisses murailles de la sinistre prison d'Insein. L'intéressée connait l'endroit pour y avoir déjà séjourné à plusieurs reprises. Elle a, en fait, passé quatorze des vingt dernières années en prison ou en résidence surveillée, ne recouvrant la liberté - et sa liberté d'action - que durant de courts intervalles, préludes à autant de nouvelles persécutions.

Rien ne prédestinait pourtant cette intellectuelle d'apparence frêle à devenir la bête noire des militaires birmans en même temps que l'incarnation d'un espoir de changement pour une large frange de la population, quoiqu'elle fût la fille d'Aung San, le père spirituel de la Birmanie moderne et de l'indépendance du pays (bien qu'il soit mort assassiné en juillet 1947, six mois avant la proclamation de celle-ci).

Ceux qui ont approché ou fréquenté la "Dame de Rangoon" sont unanimes à saluer en elle un étonnant mélange de délicatesse et de fermeté, de coquetterie et de militantisme, de charme oriental et de rigueur occidentale. Sous des dehors élégants et raffinés, sous une apparence de calme et de sérénité, se dresse une "dame de fer" qui a des idées bien arrêtées et n'en change pas volontiers, résume un diplomate qui l'a bien connue. Ce caractère trempé dans l'acier a permis à Mme Suu Kyi (prononcez "Sou Tchi") de résister aux épreuves qu'elle a traversées, de survivre politiquement, voire physiquement, mais nombreux sont ceux, y compris parmi ses partisans, qui lui reprochent une intransigeance qui n'aurait pas permis de trouver un accommodement avec les généraux.

Il n'est pas sûr, cependant, que les militaires aient jamais sérieusement songé à traiter avec une femme qui n'est pas assez asiatique à leurs yeux, qui serait, au contraire, trop "british" et prête ainsi le flanc aux critiques de ceux qui la suspectent de vouloir, sinon restaurer l'ancien ordre colonial, du moins "vendre" le pays aux intérêts économiques étrangers. La dénonciation est, dans l'absolu, sans fondement, mais elle est devenue franchement paradoxale maintenant que les généraux ont eux-mêmes "vendu" la Birmanie aux Chinois, lesquels en ont fait un satellite. En échange d'un soutien diplomatique quasi inconditionnel, d'une aide militaire massive et d'une substantielle assistance économique, la Chine s'est ménagée, en Birmanie, un accès direct à l'océan Indien et s'est ouvert un marché pour ses produits de consommation à bas prix. Les marchandises chinoises inondent les magasins birmans, tandis que les immigrants chinois ont colonisé des villes comme Mandalay ou Lashio.

Née le 19 juin 1945, Aung San Suu Kyi a, il est vrai, passé le plus clair de son existence à l'étranger avant son grand retour de l'été 1988. D'abord éduquée en anglais dans les meilleures écoles de Rangoon, elle a suivi sa mère en Inde, où celle-ci fut nommée ambassadeur en 1960 (c'est pendant ce séjour qu'elle vit monter en puissance Indira Gandhi, qui lui fournira un modèle d'engagement politique, de ferveur nationaliste et de femme de pouvoir). Elle continua des études de science politique à Delhi, avant d'obtenir un diplôme de philosophie et d'économie à Oxford en 1969. Elle partit ensuite travailler trois ans pour l'Onu à New York, non sans avoir rencontré à Oxford celui qui allait devenir son mari en 1972 : Michael Aris, un spécialiste du bouddhisme tibétain, qu'elle accompagnera faire des recherches dans le petit royaume himalayen du Bhoutan, où - avions-nous constaté - elle a laissé le souvenir d'une femme brillante, compétente et décidée.

Mère de deux fils, Alexander et Kim, nés en 1973 et 1977, Aung San Suu Kyi se lança dans un doctorat sur la littérature nationaliste birmane à SOAS, la fameuse School of Oriental and African Studies de l'Université de Londres. Mais les hasards de l'Histoire devaient bientôt lui faire quitter les chemins d'une carrière universitaire pour emprunter les voies de la politique - voies aux allures d'impasse comme l'avenir allait le montrer.

En avril 1988, Mme Suu Kyi regagne la Birmanie pour se rendre au chevet de sa mère. Le pays est bientôt en proie à une effervescence sans précédent et les étudiants sont le fer de lance de manifestations qui mobilisent des centaines de milliers de mécontents. Le 8 août, l'armée noie dans le sang la contestation, mais il faut plus que ce Tian'anmen avant la lettre pour détourner cette idéaliste de la nouvelle vie qu'elle s'est choisie et dont Cory Aquino a donné un exemple, deux ans plus tôt, aux Philippines, en orchestrant avec succès la révolte contre le dictateur Ferdinand Marcos. Le 26 août, elle harangue un demi-million de personnes devant la célèbre pagode Shwedagon à Rangoon et, si l'armée a travesti l'ancienne dictature du général Ne Win en la drapant dans des habits neufs sous le nom de Conseil pour la restauration de la loi et de l'ordre (SLORC), certains espoirs sont néanmoins permis avec l'organisation d'élections législatives au printemps 1990.

Le rêve sera sans lendemain puisque la junte ne tiendra aucun compte des résultats du scrutin. Assignée à résidence dès le 20 juillet 1989, Aung San Suu Kyi le restera jusqu'au 10 juillet 1995. Théoriquement libre alors, elle n'osera pourtant pas quitter le pays pour rejoindre en Angleterre son mari, atteint d'un cancer en phase terminale, dans la crainte, justifiée, de ne plus pouvoir ensuite rentrer en Birmanie. Michael Aris mourra, le 27 mars 1999, sans avoir pu revoir son épouse. La famille n'aura été que très rarement et brièvement réunie au cours des onze années précédentes.

Assignée une fois de plus à résidence, le 23 septembre 2000, rendue à la vie normale le 6 mai 2002, Mme Suu Kyi ne jouira plus que de dix-neuf mois de liberté, avant qu'un incident planifié par le pouvoir, le 30 mai 2003, dans un village du nord du pays, ne la condamne de nouveau et définitivement à l'isolement. Entre-temps, la Dame de Rangoon sera devenue le symbole de la lutte des Birmans pour les droits de l'homme et de la démocratie, couronnée d'un prix Nobel de la Paix en 1991, mais aussi de nombreuses autres distinctions dont le prix Sakharov du Parlement européen et un doctorat honoris causa décerné par l'UCL, le 1er décembre 1998, à l'occasion du 50e anniversaire de la déclaration universelle des droits de l'homme.

© La Libre Belgique 2009

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