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France | L’affaire Clearstream
Clearstream, une cabale ou juste une fable ?
Bernard Delattre
Mis en ligne le 21/09/2009
Haute sensation politique et grande première juridique pendant un mois au tribunal correctionnel de Paris. En effet, deux hommes, de la même famille politique qui plus est, s’y affronteront impitoyablement, par avocats interposés. D’un côté, sur le banc des prévenus, un ex-Premier ministre, Dominique de Villepin. De l’autre côté, parmi les parties civiles, un Président en exercice, Nicolas Sarkozy. Du jamais vu.
Le second est convaincu que le premier a ourdi contre lui, à l’époque où les deux hommes étaient rivaux, une ignoble machination destinée à le "salir", le "détruire" dans l’opinion dans le but de lui barrer la route de l’Elysée. Selon le mot que lui a prêté un de ses biographes, et que Nicolas Sarkozy n’a jamais démenti, il a promis de pendre le responsable de cette machination "à un croc de boucher".
Le premier assure n’avoir "rien à (se) reprocher" et n’être, dans toute cette histoire, qu’"un bouc émissaire", victime d’années "d’écrans de fumée et de mensonges". Il accuse Nicolas Sarkozy d’avoir "la rage" à son encontre, lui reproche sa "violence". Et suggère que "la vérité" qui apparaitra lors de ce procès pourrait être "douloureuse" mais pas forcément pour lui. A moins que ? A moins que, selon des députés villepinistes, la justice soit "aux ordres du pouvoir".
C’est de l’affaire Clearstream dont il s’agit. Lorsqu’elle éclata, au milieu des années 2000, elle médusa l’opinion et l’establishment par ses airs de mauvais roman policier. Avec les émeutes dans les banlieues, avec l’échec retentissant de la réforme avortée du Contrat première embauche (CPE), elle n’en plomba pas moins la dernière ligne droite du second mandat du Président Chirac. Et carbonisa politiquement Dominique de Villepin.
Ce dernier est accusé d’avoir intrigué afin de faire croire que la chambre de compensation luxembourgeoise Clearstream (lire ci-dessous) abritait des comptes bancaires occultes détenus par d’innombrables personnalités politiques, dont Nicolas Sarkozy. Par ces comptes, auraient transité les commissions occultes faramineuses qui ont été versées en marge de la vente par la France, en 1991, de frégates à Taïwan, pots-de-vin dont la justice n’est jamais parvenue à identifier les destinataires.
Selon la thèse de l’accusation - qui, fait assez exceptionnel, sera soutenue au procès par le procureur de Paris en personne -, c’est Dominique de Villepin, désireux de discréditer Nicolas Sarkozy, qui est à l’origine de cette "manipulation complexe d’une ampleur exceptionnelle". Il aurait fait en sorte que des listings falsifiés de détenteurs de comptes chez Clearstream soient remis à la justice alors pourtant qu’il aurait été averti rapidement du caractère douteux de ces documents. N’ayant averti personne de la cabale, il "s’est, au moins par son inaction, rendu complice des faits de dénonciation calomnieuse", selon le réquisitoire. L’ex-Premier ministre est mis en cause par deux de ses co-prévenus. Il joue gros. Outre que son (hypothétique) avenir politique dépend de l’issue de ce procès, les délits de complicité de dénonciation calomnieuse et d’usage de faux ainsi que de recel de vol et d’abus de confiance, pour lesquels il est jugé, sont passibles de cinq ans de prison et d’une lourde amende.
Dominique de Villepin, pourtant, a assuré ces derniers jours qu’il comparaitrait "le cœur très très léger". Pour lui, Clearstream, ce n’est pas une cabale mais une romance. Ce ne sont rien que "des histoires, des histoires, des histoires". Le dossier aurait été "confisqué" par un Nicolas Sarkozy "obsédé" par sa volonté de faire de ce scandale "une affaire politique", au point d’instrumentaliser la justice dans ce sens. Nicolas Sarkozy, pour sa part, espère que ce procès sonnera utilement la fin de l’ère des "combines" et des "officines" dont Villepin a toujours été réputé être un orfèvre. Les contradicteurs du Président vont toutefois essayer de prouver qu’il avait été mis au courant très tôt de cette tentative de machination présumée. Et qu’il l’aurait délibérément laissé se dérouler dans le but qu’elle échoue et soit fatale à son rival.
La vérité sortira-t-elle de ce procès ? Rien n’est moins sûr. Les quarante tomes de dossiers regorgent de témoignages contradictoires et de zones d’ombre. Des notes et des disquettes compromettantes auraient été détruites. Des témoignages manquent, tel celui de Jacques Chirac, dont l’implication n’a pu être établie selon le réquisitoire, et qui n’a pu être interrogé vu son immunité. A défaut de preuves irréfutables, seules des allégations et des présomptions visent Villepin, mais elles sont si convergentes qu’elles le mettent en péril.
Ce procès sera d’ailleurs tendu dès son entame, ce lundi. Parce que la dernière déposition d’un des co-prévenus, Imad Lahoud, s’accusant d’être le falsificateur des listings, a été communiquée hors délai aux parties et a été recueillie alors que l’instruction était déjà officiellement close, ce que contesteront bien sûr les avocats. Et parce que Villepin demandera le retrait de Nicolas Sarkozy en tant que partie civile, le pouvoir exercé par le chef de l’Etat sur la Justice rendant, selon lui, ce procès inéquitable. "Plus il y aura d’obstacles, plus nous résisterons", a averti dimanche un des avocats de l’ex-Premier ministre. Cela promet.
Savoir Plus
Des stars à la barre
Parmi la kyrielle de témoins qui seront appelés à la barre, nombre de personnalités. L’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin ainsi que son directeur de cabinet de l’époque, Michel Boyon, à présent président du Conseil supérieur de l’audiovisuel. L’ex-directeur des Renseignements généraux, Yves Bertrand. L’ancien patron de la DST (contre-espionnage), Pierre Bousquet de Florian. Le célèbre juge Renaud Van Ruymbeke. Ou l’ex-procureur général de Genève, Bernard Bertossa.
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