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Nations unies
Une semaine dans la vie de la 64e Assemblée générale
Philippe Paquet
Mis en ligne le 26/09/2009
Lundi 21 septembre. La grande célébration annuelle des Nations unies commence par un jour de congé : c’est la fin du ramadan et un jour férié pour tous les fonctionnaires de l’Onu. On pense donc que l’actualité sera d’un calme plat sur les bords de l’East River. Mais non ! Un absent vient opportunément combler le vide : on annonce le grand retour de Louis Michel sous les feux de la rampe mondiale. Le voici qui brigue la présidence de l’Assemblée générale de l’Onu l’an prochain. Un boulot un peu barbant (il faut écouter pendant des heures des discours ennuyeux) et, parait-il, mal payé (il y a tout de même les notes de frais). Mais c’est l’entrée au panthéon. Un seul Belge a jamais occupé la fonction : un géant, Paul-Henri Spaak, et c’était en 1946. Sans oublier ce grand frère libéral, Paul Hymans, qui fut, lui, le premier président de la Société des Nations en 1920. Pour le prof de langues de Jodoigne, la présidence de l’Onu, c’est donc comme qui dirait un voyage sur Mars.
Mardi 22 septembre. New York accueille un sommet sur les changements climatiques. Le vénérable bâtiment des Nations unies - qui, gorgé d’amiante, est tout sauf un monument à la gloire d’un environnement sain - se transforme en cathédrale pour une grand-messe "pavée de bonnes intentions" comme diraient les Anglo-Saxons. Des centaines de chefs d’Etat ou de gouvernement, de ministres, d’ambassadeurs et d’experts se rassemblent, durant quelques heures, pour dire solennellement "non" aux émissions de gaz à effet de serre. Mais à l’extérieur, des centaines de limousines, minibus et autres "vans" font la navette pour épargner aux honorables délégués la fatigue ou la disgrâce de marcher dix ou quinze minutes entre leur hôtel et le siège de l’Onu. Des centaines de voitures blanches de la police, des centaines de véhicules noirs des services secrets escortent et patrouillent pour assurer la sécurité de ces "very important persons". Véhicules noirs : noirs comme leurs gaz d’échappement et comme les nuages qu’ils envoient joyeusement dans la couche d’ozone.
Mercredi 23 septembre. Barack Obama s’exprime pour la première fois devant l’Assemblée générale des Nations unies. Il se présente à la tribune et déclenche un tonnerre d’applaudissements. Le dernier président des Etats-Unis à avoir été ovationné, c’était Bill Clinton et dans des circonstances bien différentes : à l’extérieur de la salle, les télévisions diffusaient les images de sa "confession" dans l’affaire Lewinsky et, à l’intérieur, les représentants du monde tenaient à lui faire savoir qu’ils n’avaient cure des salades (ou des cigares) de sa vie privée. Obama, lui, est applaudi pour les espoirs qu’il nourrit aux quatre coins de la planète. Il en est "parfaitement conscient", dit-il, et annonce la réconciliation de son pays avec le multilatéralisme, avec les Nations unies. Génial, mais le moment n’est-il pas mal choisi ? L’Onu est dans les mains d’un secrétaire général plutôt mou (n’est pas Kofi Annan qui veut) et la gabegie budgétaire est encore plus criante que durant les années Bush. Rien que le déménagement, pour cause de rénovation, coutera à la seule Belgique 7 millions d’euros - et elle n’est qu’un des 192 Etats membres qui devront mettre la main au portefeuille.
Mercredi toujours. Mouammar Kadhafi est lui aussi pour la première fois à l’Onu. Mais lui, cela faisait quarante ans qu’il attendait ce moment. Cela permet sans doute de comprendre pourquoi il a tenu, dans un discours de près de deux heures, à réclamer une enquête sur la mort de John F. Kennedy. C’est qu’il a patiemment collationné les sujets d’actualité pendant quatre décennies pour le jour où Et ce jour est enfin arrivé. Celui qui, entre autres méfaits, n’a pas hésité à ordonner la destruction en vol de deux avions de ligne (l’un de la Pan Am, l’autre d’UTA), vient - goguenard, narquois ou cynique ? - expliquer au monde ce qui ne va pas dans la Charte des Nations unies. Perdu dans un fatras de papiers, il s’égare d’une considération à l’autre, estimant au passage que les talibans ont le droit de créer un Etat religieux comme le Vatican a le droit d’exister. Au moins trouble-t-il le ronron des diplomates et des politiciens qui pensent pouvoir régler les problèmes de la planète en faisant assaut d’éloquence (dans le meilleur des cas). "Vous venez prononcer un discours et puis vous disparaissez", leur lance Kadhafi. Pas faux. "Toujours aussi fou", titre le lendemain en Une un tabloïd new-yorkais. Pas si sûr.
Jeudi 24 septembre. La noria des discours creux continue de tourner à l’Onu, sans Kadhafi qui a dû aller démonter sa tente à Bedford (il fallait un permis de bâtir, il n’en avait pas : New York n’est pas le Sahara). Le soir, le nouveau ministre belge des Affaires étrangères, Yves Leterme, s’offre une pause en dinant, selon un rituel séculaire, avec les journalistes belges qui l’accompagnent. Pause ? Pas tout à fait car ces journalistes ont toujours le don de poser des questions pour lesquelles le ministre n’a pas préparé de réponse. Pourquoi, par exemple, a-t-il voulu ce portefeuille ? Et Leterme d’expliquer que, dans l’avion qui l’emmenait à une réunion du PPE en Pologne, Herman Van Rompuy lui avait proposé les Finances. Las ! Le scénario ne s’est pas déroulé comme prévu et le voilà finalement diplomate en chef. Déception, mais bon, le job a l’air malgré tout intéressant. L’homme n’en parle pas moins avec plus de passion de ses trois enfants que de ses contacts aux Nations unies. On ne lui en fera pas le reproche. Nous quitterons le restaurant avec le sentiment d’avoir un étrange ministre des Affaires étrangères. Mais ce n’est, certes, pas la première fois.
Jeudi toujours. Le soir, sur CNN, Hugo Chavez est l’invité de "Larry King Live" : la politique-spectacle, en Amérique plus qu’ailleurs. Enjoué, le président vénézuélien expose à "Larry the King" (dixit Chavez) sa vision du monde. Et de l’histoire. Non, il ne nie pas l’holocauste et même il le condamne. Mais il rappelle qu’au moment où les Européens sont arrivés en Amérique latine, il y avait 19 millions d’Indiens. Deux-cents ans plus tard, il n’y en avait plus que 4 millions. N’est-ce pas aussi un génocide, demande-t-il. Plus tôt, à la tribune de l’Onu, il avait tenu à parler "moins longtemps que Kadhafi, mais plus longtemps qu’Obama". Et avait appelé ce dernier à rejoindre "l’axe du mal" et à embrasser le socialisme. Ce que le président américain a déjà fait, s’il faut en croire son opposition conservatrice, en osant proposer une couverture médicale pour tous, même les plus pauvres.
Vendredi 25 septembre. Barack Obama est parti à Pittsburgh pour le sommet du G20 et la sécurité va un peu se relâcher à Manhattan. New York a vécu jusqu’ici avec les sirènes hurlantes des convois officiels, des grappes de policiers à tous les carrefours, des rues entières fermées au trafic et des trottoirs qui l’étaient parfois tout autant : quand le retour du Président au Waldorf Astoria était annoncé, plus question de bouger sur tout son parcours pendant une bonne demi-heure. Les nuisances, souvent disproportionnées et plus souvent encore ridicules, infligées à toute une population, suggèrent une question de bon sens : plutôt que d’organiser pareilles réunions au sommet en pleine ville, où le danger est partout, pourquoi ne pas le faire au beau milieu du désert, dans un périmètre parfaitement confiné et totalement sous contrôle ? Kadhafi pourrait donner des conseils sur l’installation des tentes.
Samedi 26 septembre. Promenade prévue à Central Park en repensant aux discours entendus à l’Onu. Celui de Barack Obama, par exemple. Lui qui n’arrive pas à convaincre tous ses compatriotes du droit élémentaire à une assurance-maladie, a déploré les échecs de l’organisation internationale, notamment dans l’éradication de la pauvreté. Le combat pourrait, toutefois, commencer à l’extérieur même des bâtiments des Nations unies : il ne faut pas s’en éloigner de beaucoup pour trouver des clochards. Un policier ordonne à l’un d’eux de se relever : on ne peut pas dormir, la journée, dans la rue. Mais on peut y vivre - en guenilles et affamé, mais debout. Quelques blocs plus loin, on est sur la 5e Avenue. Des délégués d’Etats africains pas spécialement riches s’engouffrent dans une bijouterie mondialement connue. D’autres, des paquets sous les bras, regagnent un hôtel cossu tout proche.
Samedi soir. Yves Leterme doit s’adresser à l’Assemblée générale à 18 heures. L’ordre de passage dépend du rang (d’abord les chefs d’Etat, puis les chefs de gouvernement, puis les ministres). Pas de chance, donc, notre éminent représentant plaidera pour "un multilatéralisme renforcé" devant un auditoire très probablement clairsemé. Un samedi soir, à New York, qui irait s’enfermer aux Nations unies ? Que la Belgique préside actuellement le Conseil des droits de l’homme à Genève n’y changera rien. Ni le fait que le discours a été préparé par notre excellente ex-consœur du "Standaard", Mia Doornaert, avec un souci de la concision qui fera mourir de jalousie Kadhafi.
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