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La Chine, sexagénaire prospère, mais inquiet
Philippe Paquet
Mis en ligne le 01/10/2009
Les circonstances dans lesquelles la Chine populaire célèbre son 60e anniversaire, ce jeudi, en disent plus sur le bilan de six décennies de pouvoir communiste que de longues analyses. D’un côté, les plus fastueuses célébrations que le pays ait connues avec défilé militaire, mobilisation de masse et feu d’artifice high-tech - un tribut à la grande puissance émergente que la république est devenue. De l’autre, une capitale en état de siège où la population a été encouragée à suivre les festivités à la télévision et où l’on ne trouve plus de couteaux à vendre dans les magasins - le reflet d’un régime qui a peur, peur de la contestation politique et de l’agitation sociale.
Il est vrai que les autorités chinoises ont quelque raison de pavoiser. Il y a vingt ans, on ne donnait pas cher de la survie du régime communiste. Les manifestations de la place Tian’anmen, au printemps 1989, avait d’abord fait tanguer le pouvoir et provoquer une crise grave avec le limogeage de Zhao Ziyang, jusque-là présenté comme le dauphin de Deng Xiaoping, l’architecte des réformes de l’ère postmaoïste.
La chute du mur de Berlin, quelques mois plus tard, puis l’effondrement des "démocraties populaires" en Europe centrale et orientale, et enfin l’implosion de l’Union soviétique où le Parti communiste avait fini par être interdit, semblaient sonner le glas pour le communisme chinois. Le tsunami était arrivé jusqu’aux portes de la Chine, en balayant les staliniens au pouvoir à Oulan-Bator, en Mongolie.
Mais le scénario catastrophe annoncé ne s’est pas produit. Aux côtés du Vietnam et de quelques vestiges archéologiques comme Cuba ou la Corée du Nord, la Chine est devenue le dernier grand pays communiste de la planète. "Communiste" sur le papier tout au moins car, si le pouvoir y est toujours monopolisé par un parti unique, si ce parti n’a pas changé de nom (pour se refaire une virginité en devenant socialiste ou social-démocrate), s’il a conservé ses oripeaux (marteau, faucille, couleur rouge, "Internationale" et autres symboles fossilisés), ses valeurs et sa pratique quotidienne n’ont, par contre, plus grand-chose de "communiste".
Un des tourments des dirigeants actuels est précisément de concilier leur rhétorique avec cette réalité. Ils y parviennent en forgeant des néologismes remarquables comme "économie socialiste de marché", formule inventée par l’ex-numéro un chinois Jiang Zemin pour qualifier le nouveau capitalisme chinois.
Ces tours de passepasse sémantiques sont, certes, un moindre mal pour un régime qui s’est totalement renié sur le plan idéologique - moins en raison de sa conversion au capitalisme sauvage, qu’en raison de sa démission dans les domaines qui faisaient la fierté du communisme. L’accès à la santé et à l’éducation, par exemple, est aujourd’hui moins égalitaire en Chine que dans la plupart des pays occidentaux.
Des écarts de richesse stupéfiants se sont creusés - entre régions du pays, entre ville et campagne, entre couches sociales, entre hommes et femmes. Le népotisme et la prévarication sont un fléau. La corruption en est un autre, qui gangrène jusqu’aux plus hautes strates de l’Etat. C’est la corruption généralisée du Kuomintang de Chiang Kai-shek qui avait grandement facilité la victoire finale du Parti communiste chinois en 1949. Soixante ans après, il y a de quoi méditer à Pékin.
Dans le même temps, la majorité des Chinois jouit d’un niveau de vie sans précédent. Fini les pénuries et les rationnements de l’ère maoïste, fini les "magasins de l’amitié", ilots d’abondance réservés aux diplomates, aux touristes étrangers et aux Chinois d’outre-mer qu’on voyait encore dans les années 1980, fini les marées de vélos dans lesquelles se noyaient de rares taxis et voitures officielles. De Xi’an à Canton, de Chengdu à Hangzhou, les villes chinoises n’ont plus rien à envier à Bangkok, Tokyo ou Séoul - pas même la pollution et les embouteillages. On peut, dans les campagnes, en l’espace de quelques heures et de quelques centaines de kilomètres, basculer dans le Moyen Age, mais, globalement, le développement rural est lui aussi impressionnant.
Le "miracle chinois" n’est plus à présenter : il a fait d’un pays dévasté par la guerre la deuxième économie mondiale (par le PIB calculé en parité de pouvoir d’achat) et un concurrent commercial redouté. Cette mutation ne va pas sans heurts, tant individuels que collectifs.
Les générations qui ont grandi sous le communisme le plus pur et le plus dur (le régime s’est bien gardé de commémorer, cette année, le 40e anniversaire du IXe Congrès, apothéose de la Révolution culturelle) sont déboussolées, tandis que la direction du régime est volontiers schyzophrénique, tantôt jouant la carte du pays en voie de développement, tantôt posant en grande puissance rivale du Japon et des Etats-Unis. Le défilé militaire, qui inclura une cinquantaine d’équipements entièrement "made in China", devrait confirmer ce jeudi que, si elle est toujours loin derrière ses rivaux russe et américain, la Chine aspire de toute évidence à devenir aussi une puissance militaire.
L’armée est d’ailleurs choyée à Pékin, mais pas seulement parce qu’il lui revient de protéger la population contre les périls extérieurs. C’est elle qui doit aussi, en dernier recours, défendre la patrie contre ses "ennemis" de l’intérieur. S’il n’y a pas d’opposition politique organisée en Chine, hormis, dans une faible mesure, la secte du Falungong, le mécontentement social est une menace nouvelle pour le régime - le président Hu Jintao l’a qualifiée comme telle lors du dernier plénum du Comité central.
Restructuration de l’ancienne économie centralisée, chômage et maintenant crise économique ont rendu la vie plus difficile pour beaucoup de Chinois, qui ressentent mal la répartition inéquitable des richesses générées pendant trente ans par une croissance à deux chiffres. Et l’on n’a pas oublié, à Pékin, que la fin du communisme est-européen a commencé en Pologne par des grèves et des manifestations d’ouvriers. Raison pour laquelle il n’y a d’ailleurs pas de syndicat libre en Chine.
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