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20 ans après la chute du mur de Berlin (1/7)
Génération 89
Claire-Lise Buis
Mis en ligne le 31/10/2009
Les mots racontent un autre automne. Anke Domscheit est plongée cet après-midi-là dans ses souvenirs de 1989, l’année de ses 21 ans. Elle vient de retrouver les lettres qu’elle écrivait en octobre à Elisabeth, son amie d’Allemagne de l’Ouest, pour la remercier des cadeaux envoyés, lui donner des nouvelles de cette "révolution" qui ne portait pas encore son nom. "Je serai de toute façon à la manifestation du 17. Les choses avancent, enfin. C’est fatigant et tellement beau, ces sentiments intenses. J’ai l’impression de vivre, bien plus qu’avant."
La jeune femme au regard vif, aujourd’hui cadre chez Microsoft, est alors étudiante en arts appliqués - section textile - à la faculté de Schneeberg, en Saxe. Très tôt, elle comprend l’absurdité du régime communiste, réclame l’utilisation d’isoloirs lors des élections de représentants des étudiants. Son père, médecin, est resté fidèle au Parti sur le papier, pour lui éviter les ennuis. Mais Anke Domscheit veut vivre sa révolte. Elle renonce à Paris - la Stasi posait ses conditions pour l’autoriser à participer à un échange universitaire -, soutient comme elle peut son meilleur ami emprisonné pendant l’été, distribue des tracts. Elle croit alors à la possibilité d’une alternative, juste et démocratique, entre le capitalisme et le communisme. Le 9 novembre 1989, la jeune femme a la boule au ventre. "Il n’y aurait pas de troisième voie, comme on disait. Mais les jours suivants, je faisais partie des gens qui dansaient sur le Mur."
Vingt ans après, Anke Domscheit a beaucoup à dire sur ces évènements qui ont marqué sa vie autant que la grande Histoire. "Moitié-moitié. Deux parties", commente-t-elle sa biographie en souriant. Pour tous ceux qui, comme elle, ont atteint la quarantaine, l’unification des deux Allemagnes a coïncidé avec le passage à la vie d’adulte. Le Mur est tombé et, avec lui, les certitudes de l’enfance et de l’adolescence. De quoi souder, fonder une identité collective ? "Rien ne serait jamais plus comme avant", résume Anke Domscheit en feuilletant son vieux passeport. Sur les pages, des tampons du monde entier. Années 1990, 1991. Tout ce temps perdu, derrière le Mur, il fallait bien le rattraper.
Jens Bisky a fait la même expérience, celle où, après l’effondrement, tout devient possible pour la jeunesse allemande. Le journaliste, né en 1966, raconte dans un récit émouvant de sincérité comment il se laisse embrigader dans les organisations de jeunesse, le Parti et même l’armée est-allemande, par un étrange mélange de conviction, d’opportunisme, voire de timidité. 1989 marque pour lui surtout la fin de l’ennui : il pourra étudier, écrire, voyager. Jens Bisky découvrira que sa mère, mais aussi son compagnon, ont été "IM", ou "agents non officiels" des services de renseignement.
La blessure est profonde mais n’efface pas le souvenir de l’incroyable renouveau. "Nous avons appris que rien n’est immuable", explique-t-il aujourd’hui.
Anke Domscheit fait de 89 la source de son optimisme fondamental, de son énergie. Elle lutte pour l’égalité hommes-femmes dans les grandes entreprises. Les révolutions vaccinent contre la résignation.
Un privilège des quarantenaires de l’Est ? Andreas Becker dirait tout le contraire. Le matin du 10 novembre 1989, il rentre chez lui après une soirée trop arrosée, dans sa Westphalie monotone. Un ami lui téléphone, lui conseille d’allumer sa télé. Le jeune homme de 21 ans croit d’abord à une plaisanterie. "Fais tes bagages", lui suggère son acolyte. "Il est venu me chercher, nous avons pris la route pour Berlin je ne suis plus jamais rentré." Andreas Becker est aujourd’hui à la tête de deux auberges de jeunesse de la capitale - les clubbeurs du monde entier y viennent dormir quelques heures, entre fêtes techno et vols Easy-Jet. Il se souvient des mois qui ont suivi le 9 novembre : "Nous avons occupé un immense appartement à l’abandon." Les toilettes sont à l’étage, mais il suffit de payer les factures d’eau et de gaz pour ne pas trop se faire remarquer. Andreas goute à la vie de bohème, avec des petits boulots et une inscription à l’université comme alibi.
Berlin respire le changement ; la discussion y est permanente. Certains ouvriront des bars, des galeries, des magasins de mode. "Cette génération a marqué durablement la culture de la ville, sa réputation de capitale ouverte", explique Andreas Becker.
D’autres quarantenaires, originaires de l’Ouest, ont une vision moins positive de la période post-89. En dehors de Berlin, les populations se rencontrent moins facilement et les incompréhensions persistent. Certaines différences, héritages de systèmes d’éducation opposés, paraissent encore insurmontables. Rainer A. Neuschäfer avait lui aussi 20 ans quand le Mur est tombé. Dans sa famille très modeste de Rhénanie, on puisait dans son argent de poche pour envoyer des colis "drüben" - de "l’autre coté". Il se réjouit d’autant plus de voir la frontière disparaitre et lorsque, devenu pasteur, on lui propose un poste en Thuringe, il accepte sans hésiter. Mais la famille n’est pas à son aise dans la petite cité de Rudolstadt. "On nous regardait de travers parce que nous ne mettions pas nos enfants à la crèche." Surtout, la couleur de peau de sa femme, d’origine indienne, leur vaut des insultes racistes, des discriminations quotidiennes. Neuschäfer retourne dans l’Ouest en 2007. L’affaire est rendue publique. La polémique enfle. La xénophobie serait-elle plus marquée dans l’ancienne RDA ? Neuschäfer est-il venu donner des leçons de morale à ceux qu’il ne comprend pas ? "L’Allemagne de l’Est - et finalement nous tous - aurions besoin d’une génération semblable à celle de 68, qui règlerait ses comptes avec le passé comme l’ont fait les fils d’alors avec leurs pères nazis", commente le pasteur en ajoutant : "Nous sommes trop complaisants."
Le père de Jens Bisky, Lothar Bisky, a été longtemps chef du parti néocommuniste PDS. Son fils porte sur sa carrière politique un regard distancié. Symptomatique ? Contrairement à la "génération 68", celle de 89 n’a ni porte-paroles incontesté ni rancune contre les plus âgés. Mais la nostalgie est aussi très rare parmi les quarantenaires. Si les adolescents d’aujourd’hui, qui n’ont pas connu la RDA, ont tendance à reproduire le discours de leurs parents, leurs ainés sont souvent plus lucides. "La chute du Mur a redonné un sens à l’individualité. Nous sommes devenus allergiques au "nous", explique le journaliste.
Andreas Kebelmann, metteur en scène, fait le même constat. Il a interrogé des dizaines de jeunes de l’époque. Vidéos et représentations ont suivi, à Hanovre (Ouest) et Magdebourg (Est). "Il ne faut pas négliger la majorité : ceux qui sont passés un peu à côté de 89 comme évènement politique parce qu’ils étaient avant tout préoccupés par leur quotidien et celui de leur famille", commente l’homme de théâtre. "La question, notre question à tous, c’était : que vais-je faire de moi-même ?" Pour lui comme pour Jens Bisky, la rupture décisive, dans l’identité collective, est intervenue un peu plus tard, avec la fin de l’ère Kohl en 1998.
Anke Domscheit a terminé la lecture de ses lettres. "C’est l’œuvre d’une amie, dit-elle en désignant un tableau accroché dans le corridor. Elle illustre bien les émotions qu’inspirent la chute du Mur et l’après-89." Le rire, les pleurs, l’étonnement, la colère Le tableau représente des dizaines de visages. Ceux, sans doute, divers et changeants, de la génération 89.
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