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Birmanie

La junte bétonne le scrutin pour garantir son triomphe

Philippe Paquet

Mis en ligne le 12/03/2010

Elle tire les leçons de 1990, quand elle n’avait pas assez truqué les élections...
Analyse

Ceux qui espéraient une relative ouverture de la junte birmane à la faveur des élections législatives - les premières depuis vingt ans - qu’elle a prévu d’organiser cette année en sont pour leurs frais : les cinq lois électorales promulguées lundi, et dont le contenu est révélé par les médias officiels cette semaine, sont tout à la fois un monumental pas en arrière et un camouflet pour la communauté internationale. Pour les Etats-Unis en particulier : Barack Obama avait, en effet, préféré parier sur le dialogue plutôt que sur les sanctions. Il tombe aujourd’hui de haut.

Le département d’Etat américain a qualifié de "parodie de démocratie" le dispositif que les militaires birmans mettent en place pour s’assurer un contrôle absolu sur la consultation électorale dont la date n’a pas encore été annoncée, mais qui devrait se dérouler, pense-t-on, en octobre ou novembre prochain.

La junte est hantée par le scrutin de mai 1990, lors duquel la Ligue nationale pour la démocratie (NLD), le principal parti d’opposition, avait réussi à s’arroger 392 des 485 sièges en jeu au Parlement, faisant dire à un diplomate occidental qu’on avait sans doute là le seul exemple d’une dictature qui réussit à perdre une élection qu’elle avait pourtant truquée. Pour effacer ce souvenir douloureux, les généraux n’ont pas hésité à décréter l’annulation pure et simple des résultats de ce scrutin au motif que la loi qui l’organisait est caduque puisque remplacée par la législation entrée en vigueur cette semaine !

Lors des législatives de 1990, la figure de proue de l’opposition, Aung San Suu Kyi, était déjà assignée à résidence, mais cela ne l’avait pas empêchée de galvaniser le moral de ses troupes et de les conduire à la victoire. Aussi la junte a-t-elle voulu prendre cette fois davantage de précautions.

On le subodorait depuis la condamnation de Mme Suu Kyi à dix-huit mois d’assignation à résidence en aout 2009, après la surréaliste irruption à son domicile d’un illuminé américain qui était arrivé chez elle à la nage. La confirmation en a été administrée par une nouvelle disposition légale qui, non seulement fait interdiction aux personnes purgeant une peine de se présenter aux élections, mais proscrit jusqu’à leur appartenance à un parti politique. La NLD est dès lors confrontée à un dilemme : ou expulser son chef charismatique (ainsi que plusieurs centaines d’autres membres aujourd’hui emprisonnés), ou prononcer sa dissolution.

La démarche est particulièrement vicieuse dans la mesure où, en dépit d’exigences aussi iniques, la direction du parti semble divisée. Si certains ne peuvent pas imaginer un instant de chasser Aung San Suu Kyi, d’autres inclinent à penser que la Ligue ne peut pas prendre le risque de se saborder. Les généraux ont pris soin de rendre leur chantage alléchant en autorisant la réouverture de quelque 300 bureaux de la NLD en province, lesquels avaient été fermés depuis un incident sanglant qui, en mai 2003, avait mis aux prises les partisans d’Aung San Suu Kyi et des hommes de main du gouvernement. Comme si le pouvoir militaire voulait suggérer que la Ligue a un avenir en Birmanie pour autant qu’elle répudie son leader historique.

La junte ne s’est pas arrêtée en si bon chemin, consolidant son emprise par deux autres mesures. Elle a, d’une part, fait obligation aux partis politiques d’adhérer à la nouvelle Constitution de 2008 - votée dans le chaos qui avait suivi le passage dévastateur du cyclone Nargis, elle consacre notamment la prééminence de l’armée dans le jeu politique. Elle a, d’autre part, nommé les dix-sept membres de la Commission électorale à laquelle il reviendra d’organiser et de valider le scrutin législatif - aucun de ses membres ne pouvait appartenir à un parti, ce qui excluait automatiquement toute personnalité affiliée à la Ligue.

De l’Union européenne aux Nations unies, les condamnations sont unanimes. Le problème de l’attitude des démocraties occidentales face à ce superbe pied de nez birman est dès lors posé. Notamment à la future présidence belge de l’UE qui devra organiser la prochaine rencontre Europe-Asie (Asem) à Bruxelles en octobre : invitera-t-on les représentants d’un régime plus que jamais infréquentable ?

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