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France

Rumeurs: stratégie confuse à l’Elysée

Bernard Delattre

Mis en ligne le 08/04/2010

Le couple Sarkozy gère les ragots de manière chaotique. Climat pesant.

Une "affaire d’Etat". Dès mercredi à l’aube à Paris, plusieurs radios ont qualifié de la sorte la tournure qu’aurait prise, selon elles, la rocambolesque saga des rumeurs sur la vie privée du couple Sarkozy-Bruni. "Affaire d’Etat" ? En tout cas, il est clair que ce feuilleton a pris désormais des proportions hors du commun, ainsi qu’une évidente dimension politique.

Ainsi, l’ex-ministre Rachida Dati a-t-elle ouvertement critiqué mercredi l’entourage présidentiel qui, selon des rumeurs - encore elles - lui avait attribué une responsabilité dans la propagation de ces ragots. "Maintenant, ça suffit ! Il faut que ça s’arrête !", a-t-elle insisté, menaçant implicitement de trainer un conseiller élyséen en justice pour diffamation. "Mais quelle disproportion !", s’est encore exclamée l’ex-garde des Sceaux, avant même la confirmation, par les services du contre-espionnage, du fait qu’ils avaient bien enquêté sur cette affaire, sur ordre de l’Elysée. Après avoir réitéré sa "loyauté" et sa "confiance" envers le chef de l’Etat, Rachida Dati a donné l’impression de critiquer la gestion de cette affaire par ce dernier : "Moi, j’ai souffert pendant trois ans de rumeurs, de ragots, de calomnies. Je n’ai pas réagi car j’étais concentrée sur mon travail."

Nicolas Sarkozy, il y a peu, avait déclaré n’avoir "pas même une demi-seconde à perdre avec ces élucubrations" des échotiers. Mais il a ensuite envoyé ses conseillers, fidèles et avocats dans les médias pour dénoncer une "machination" destinée à "déstabiliser" le couple présidentiel, voire "un complot organisé" international. Les "élucubrations" étaient tout d’un coup devenues "ignominie". "Casus belli" même. Avec une menace à la clé : "la peur" allait "changer de camp". Très visible, la riposte élyséenne était donc, finalement, peu lisible.

Mercredi, elle est carrément, et doublement, devenue confuse jusqu’à la caricature.

D’abord, le secrétaire général de la présidence a dû nuancer ses propres propos de la veille. "Le Président ne veut plus voir Rachida Dati", avait-il assuré mardi. "La vérité d’hier n’est peut-être pas la vérité d’aujourd’hui", a-t-il corrigé le lendemain. Ensuite, Carla Bruni en personne a dû mouiller son chemisier. Rachida Dati "reste tout à fait notre amie" : le conseiller élyséen qu’elle visait était mu par "l’emportement de l’amitié", puisque le couple n’a été victime "d’aucun complot", a-t-elle dû préciser. Pas facile à suivre...

Du coup, alors que l’UMP se murait dans le silence - signe, toujours, d’un gros malaise -, la tactique élyséenne a été jugée contre-productive, à droite y compris. "Ou bien on se tient éloigné des rumeurs, ou bien on leur donne de l’importance", a estimé un député UMP-tendance villepiniste. "Eviter les petites phrases, les tempêtes de palais : la communication doit être maitrisée", a insisté une de ses collègues.

Contre-productive et de nature à désacraliser la fonction élyséenne ? "C’est la présidence qui alimente elle-même des rumeurs contre les rumeurs. On croit rêver !", a pesté un dissident UMP souverainiste, pour qui l’Elysée est devenue "Au théâtre ce soir" : le sommet du vaudeville. Nicolas Sarkozy a, "d’une certaine manière, sa part de responsabilité", a renchéri le PS Manuel Valls : "Attaquer la presse et les rumeurs n’est pas digne de la fonction présidentielle". "Mais comment est-on tombé aussi bas ?", s’est demandé son camarade François Hollande, pour qui "il y a un climat de décomposition que l’on a rarement connu dans la République". Tandis qu’au Parlement et dans des médias, certains rappelaient sans ambages l’ "affaire Marcovic" : mémorable scandale de l’ère Pompidou.

L’Elysée, en gérant de la sorte le scandale, a-t-elle cherché à sortir le Président d’une mauvaise passe politique en le victimisant, avant de se raviser? Auquel cas, même cela n’a pas marché.

Tout responsable politique a droit au respect de sa vie privée "à condition de ne pas l’étaler", a sermonné le PS Jean-Louis Bianco. "Je comprends qu’il veuille se protéger, mais nos compatriotes lui demandent de s’occuper d’abord des Français", a renchéri Manuel Valls. "L’Elysée risque de faire montre d’un manque de maitrise, de calme, et de donner l’impression qu’il s’agit de faire écran pour masquer les difficultés du Président après les régionales", a analysé la radio publique France Info. Tandis que "Libération" ironisait sur "la parano" du chef de l’Etat. Et qu’un éditorialiste du pourtant si sarkophile magazine "Valeurs actuelles" citait le général de Gaulle avec un air de regret : "L’autorité ne va pas sans la grandeur et la grandeur, sans l’éloignement."

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