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Grand Angle Haïti, 4 mois après le séisme (2/6)

Haïti: "Volcaniser" toute la semaine

Reportage Gilles Milecan Photos Johanna de Tessières Envoyés spéciaux en Haïti

Mis en ligne le 10/05/2010

Le travail, et l’absence de travail, occupent une place centrale dans les préoccupations des Haïtiens.

"Bonsoir", répondent, en chœur, les passagers du bus pour Les Cayes, dans l’ouest du pays. Dominique vient de se présenter et de les saluer. Il s’est levé et a pris la parole dès le départ de portail Léogâne, la gare routière voisine du stade national, reconverti, comme tous les espaces dégagés de la capitale, en camp de sinistrés. La musique assourdissante qui faisait patienter le temps de remplir à ras bord le véhicule s’est tue. Le one-man-show dure 45 minutes sans interruption. Dominique sort l’un après l’autre des articles d’un sac de sport, en vante les mérites en détail et récolte le fruit de ses efforts. Des tubes de bonbons aux médicaments pour "canal gratté", les irritations intimes, il vend de tout. Avec conviction, malgré les soubresauts de la route, la poussière qui contraint à fermer les fenêtres en dépit de la chaleur suffocante, les klaxons qui s’intensifient à la mesure du danger et les inévitables coups de freins. Une fois son catalogue épuisé, il quitte son public et cède la place à un autre "marketing". Ces vendeurs compressent les cinq heures de trajet. A chaque étape, d’autres commerçants s’agrippent aux fenêtres et proposent boissons fraiches et nourriture. Ils reprendront ensuite leur place sur le bas-côté, entre les innombrables bureaux de loterie aux couleurs flash qui recueillent la part des économies consacrée au rêve de richesse instantanée.

A la porte du célèbre hôtel Oloffson, ancien hôpital militaire en bois, Jean-Exeme se souvient avoir vendu, il y a longtemps, l’une de ses broderies vaudoues pour 150 $ à des Américains. "Normalement, on négocie", sourit-il. Le marchandage est omniprésent. Le petit commerce, la débrouille et l’échange de tout ce qui peut l’être contre un peu de monnaie a toujours été un des métiers les plus répandus en Haïti. Un des plus visibles aussi. De ceux qui donnent l’impression que la vie a repris son cours. Malgré le tremblement de terre, malgré ses conséquences. Comme avant.

Les pertes d’emploi ne se chiffrent pas. Les demandeurs non plus. La reconstruction suscite cependant beaucoup d’espoir. Il faut des bras pour déblayer. Il en faudra pour construire. Max Beauvoir, "chef suprême" du vaudou en Haïti, comme l’indique sa carte de visite, propose au gouvernement de réquisitionner tous les jeunes gens de 18 ans pour le déblaiement. Son idée : unir ceux qui sont le futur du pays dans une réalisation commune. "Il en sortirait un sentiment de fierté et de solidarité inestimable. Ils se sentiraient vraiment haïtiens, heureux d’avoir été là quand le pays avait besoin d’eux. Il faut aussi que le gouvernement mette en place un enseignement pour tous. Car c’est le seul moyen de développer un pays", dit-il, regrettant "de voir le gouvernement vivre dans l’avion pour chercher des fonds virtuels".

La fierté anime les stagiaires maçons de l’Atelier-école de Camp-Perrin. En quarante années de coopération sur l’ile, Jean Sprumont en a créé 35 à travers le pays. L’expérience de ce "Belge du bout du monde" l’a amené à dresser certains constats sur le rapport des Haïtiens au travail : "La sortie de l’esclavage n’a pas été une mince affaire. Beaucoup liaient indissociablement l’esclavagisme et le travail agricole. Le travail de la terre était une affaire d’esclave et plus d’homme libre." Une explication, sans doute, à l’exode continu vers Port-au-Prince, à la saturation d’une ville qui n’est pas conçue pour abriter tant d’habitants, à l’ampleur du désastre de janvier peut-être.

Le combat de Jean Sprumont, c’est celui de la responsabilisation. Il exige de ses élèves qu’ils pensent par eux-mêmes. Et les pousse sur des terrains où ils ne s’aventurent jamais. "Si nous sommes à l’image de Dieu, nous devons être créateurs, comme lui, leur dit-il. Si nous voulons plus de justice, nous devons créer cette justice. Alors pourquoi acceptez-vous que le gouvernement vous maltraite comme ça ? Pourquoi ?"

L’apprentissage et la création de petites entreprises autour des métiers du fer sont les objectifs principaux de l’AECP. La construction n’est pas oubliée. Depuis dix jours, quinze jeunes maçons s’y perfectionnent. "Maçon, c’est un peu un des métiers de ceux qui ne savent pas bien ce qu’ils vont faire", explique l’un d’eux. Venus, leur formateur, précise rapidement : "En Haïti, tu ne fais pas un métier parce que c’est celui que tu as envie de faire. Tu fais le métier qui se présente." La salle de classe respire l’espoir. La conviction d’être bientôt utiles. Ils n’imaginaient pas que 10 jours suffiraient à leur donner des compétences que peu, même parmi ceux qui conduisent les chantiers, ceux qui construisent n’importe où et n’importe comment, possèdent. Dans deux jours, ils rejoindront la capitale et devront trouver les chantiers où mettre en pratique leurs acquis.

A Port-au-Prince, ceux qui ont conservé leur emploi, comme James et Ysline "volcanisent" toute la semaine. L’image indique le rythme soutenu de leurs activités de responsable logistique et de comptable. 8h-17h tous les jours. Bonus pour Ysline le samedi matin. Les distractions sont rares et on se couche tôt.

On se lève tôt aussi. L’aube. Les chiens de garde rabrouent les coqs. Une demi-heure plus tard, ils s’attaquent aux premiers vendeurs itinérants. Inlassablement, ceux-ci vantent leurs fruits. Les cireurs de chaussures les suivent de près. Les habitants reconnaissent leur favori aux tintements de clochettes. Les souliers de la famille y passent. La poussière omniprésente ne gagnera pas. Les musiques de Noël nasillardes annoncent le passage de citerne d’eau traitée par "osmose inverse". Jean Jiuko et Job livrent 3 000 gallons (+/- 11 300 litres) pour 300 dollars US. Les clients les appellent sur un portable. Cinq clients par tournée. Mais pas de tournée tous les jours, "il n’y a pas assez d’eau", grimace Jean Jiuko.

Ravitaillée, Junie est radieuse. Elle travaille au cœur d’un programme de Care Haïti. Son contact facile et son bilinguisme créole-français comptent pour beaucoup dans son engagement. L’ONG installe un programme de repérage des traumatismes consécutifs au séisme chez les enfants vivant dans les camps de déplacés. 8 000 enfants bénéficieront de l’appui psychosocial impliquant activement les parents pour combattre l’agressivité, les terreurs nocturnes ou le refus de s’alimenter. La réunion d’information tenue au camp de Birrée, près de Léogâne, se termine par l’inscription des familles se sentant concernées. La quasi-totalité du camp de 160 tentes s’agglutine autour de Junie et de ses collègues. Assise sur une petite chaise en bois, elle remplit les questionnaires pour les femmes qui l’entourent. Cette présence regonfle le moral des réfugiés, qui assurent n’avoir plus vu un sac de riz depuis deux mois et demi. Pour nouer la relation, le créole reste indispensable.

Les offres que publie la base MSF de Léogâne, affichées dans la ville, concernent médecins et infirmiers mais aussi les métiers administratifs ou du bâtiment. Les french doctors construisent un hôpital en containers. Les chefs de chantier identifient leurs besoins quotidiens. Les journaliers toucheront un salaire préétabli.

Pour Max Chauvet, propriétaire du Nouvelliste, quotidien réputé, ce recrutement ne va toujours sans poser de problèmes : "Bien souvent, les conditions offertes sont sans comparaison avec celles que l’on peut obtenir dans une structure ou une société haïtienne. Individuellement, je ne peux que féliciter les gens qui font ce choix car ce sera bénéfique pour eux et que ce travail est important. Mais si je regarde l’ensemble, je me demande si cela ne crée pas certaines difficultés pour les employeurs précédents. Enfin, ceux qui ont subsisté."

"Saisir l’opportunité" fait aussi partie du discours de Michael Lecorps. Le directeur général du bureau de monétisation explique que 70 % de l’économie du pays est localisée à Port-au-Prince. Pour lui, il faut saisir l’opportunité pour décentraliser l’activité économique. Une optique à laquelle correspond la construction, avec le soutien financier de l’Union européenne (35680000 €), du premier tronçon (41 km) d’une route digne de ce nom vers Cap Haïtien, seconde ville du pays. Selon Andris Piebalgs, commissaire européen au Développement, l’axe, une fois achevé, permettra de mettre en valeur les ressources inexploitées du plateau central.

Un avis sans doute partagé par les responsables du projet "Haïti hope". Il s’agit, pour Coca-Cola, de créer un jus de mangues originaires d’Haïti. Un investissement de 3,5 millions de dollars visant la création d’"opportunités économiques" pour 25 000 fermiers dans la filière de la mangue. Mousson, l’ingénieure-agronome de la coopérative Ore, à Camp-Perrin, y voit un aspect fort positif : "Coca-Cola veut augmenter le nombre de manguiers, pour s’assurer d’un volume minimum. Il y a des terres disponibles, dans le plateau central notamment, mais on n’y accède pas facilement." Comme c’est la saison, les gouteurs de la multinationale américaine sillonnent déjà le pays et sélectionnent parmi les 600 variétés qui poussent sur l’ile, celles dont le jus convaincra les papilles occidentales.

Pour les artistes, la patience est encore de rigueur. pourtant, un particulier a invité Ti Coca à se produire chez lui, à l’occasion de réjouissances privées. Les merengue du groupe attendent de retrouver leur public depuis trois mois. Trois mois sans cachet, une galère pour six musiciens professionnels. Eclaircie en vue toutefois : Ti Coca et son groupe débarqueront fin aout en Belgique pour deux mois. Le temps semble être arrivé pour la reprise des activités culturelles.

Mardi, troisième volet du reportage : la culture

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