Attaques de Paris, "un premier pas avant d'autres opérations aussi terribles"
"Le gros problème, c'est l'endoctrinement, et comme on n'a pas un discours adapté, ils vont continuer à endoctriner." Entretien avec Louis Caprioli, ex-patron de la lutte anti-terrorisme de la DST, Direction de la surveillance du territoire, qui déclare notamment: "habituellement, les armes viennent de Belgique".
- Publié le 15-11-2015 à 11h40
- Mis à jour le 15-11-2015 à 22h02
Entretien avec Louis Caprioli, ex-patron de la lutte antiterrorisme de la DST, Direction de la surveillance du territoire, aujourd'hui DGSI, Direction générale de la sécurité intérieure.
Spécialiste des réseaux islamistes en Afrique du Nord et en Europe, il est aujourd'hui conseiller spécial chez GEOS, société de sécurité privée, engagée dans la gestion et la prévention des risques.
Comment analysez-vous le modus operandi des attentats de vendredi soir à Paris.
C'est un mode opératoire nouveau en France, nous avons des gens qui meurent en martyrs kamikazes, en se faisait exploser. Malheureusement, c'est un type d'opération que les Russes ont connu, au théâtre à Moscou, à Besla, donc, pour les services d'intervention tels que le Raid et le GIGN, c'est intégré. A savoir que ce type d'opération peut se produire avec des gens ayant une charge explosive sur eux. C'est une première en France, on est en train de monter en gamme dans l'horreur, la détermination, la violence et tout ça, c'est un premier pas vers d'autres opérations aussi terribles.
Comment les forces d'intervention se préparent-elles à ce genre d'événement?
Raid et GIGN ont intégré cela en se disant: on rentre mais on risque de mourir, voilà. Ils sont comme les terroristes, ils savent parfaitement que, quand ils montent sur un assaut auprès de fous terroristes, ils peuvent mourir parce qu'ils ont en face d'eux des gens armés. Ils savent très bien maintenant que ces gens peuvent avoir des ceintures d'explosifs à boulons, donc quand ils rentrent, ils sont préparés à mourir. C'est ce qu'ils ont intégré dans leur préparation psychologique d'intervention. Ils faut qu'ils tuent rapidement, parce que ces gens-là risquent de les tuer. Le danger est intégré dans leur mise en oeuvre.
Comment a été réalisé l'assaut sur le Bataclan?
Le Bataclan est une salle de spectacle avec un rez-de-chaussée et un étage et il y avait des risques que les terroristes soient répartis dans les deux niveaux. La BRI était chargé d'intervenir au rez-de-chaussée et le Raid au premier étage du Bataclan. Voilà comment s'est réparti ce travail.
La BRI, Brigade de recherche et d'intervention, dépend de la Préfecture de police et travaille avec le Raid. Elle est déjà intervenue à l'hyper cacher au mois de janvier.
Y a-t-il des choses à améliorer de ce côté-là ?
Au niveau des interventions, les services travaillent depuis de nombreuses années. Le GIGN, cela fait plus de quarante ans maintenant, le Raid plus de trente ans. Ils ont une formation et des expériences avec prises d'otages et attentats. Je pense qu'ils sont au point. Quand on en arrive à une prise d'otages, c'est que les attentats sont commis ou vont l'être. Ces services sont bien intégrés dans les unités d'intervention pour faire leur boulot, c'est à dire neutraliser les terroristes au prix de leur vie. Ils ont la formation et les compétences requises. Après, les autres sujets concernent tous les services de sécurité intérieure et de renseignement extérieur.
Les moyens de ces services d'intervention sont-ils suffisants et adaptés à la menace actuelle ou future?
On ne connaît pas les projets des terroristes, donc ils peuvent toujours trouver de nouveaux modes opératoires, mais ces unités sont préparées à travailler sur des gens armés, équipés d'explosifs, de gaz. Tous les scenarii ont été étudiés pour apporter la meilleure réponse possible. Et comme ce sont des unités qui travaillent et s'entraînent souvent ensemble, elles ont un savoir-faire commun. De ce côté-là, on ne peut présager que tout soit parfait, mais ils sont d'un bon niveau. D'autant que la coordination se fait avec d'autres services étrangers et avec les forces spéciales de l'armée française, qui interviennent actuellement en Irak, en Syrie, au Sahel et qui sont à l'épreuve de la guerre. Donc Raid et GIGN sont en configuration pour répondre non seulement à des menaces terroristes, mais aussi de guerre.
La coordination des opérations terroristes, le type d'armement avec fusil d'assaut et ceinture d'explosifs, cela nécessite une préparation et un système logistique. Comment cela fonctionne-t-il?
Si on avait des idées sur la logistique, cela aurait permis de neutraliser les terroristes par anticipation. On tombe sur un réseau opérationnel d'au moins huit personnes, mais je pense que d'autres ont réussi à s'échapper. Il y a aussi tout un soutien logistique pour leur préparer les ceintures d'explosifs, pour mettre à disposition les armes et les stocker, pour leur trouver des voitures. Donc, on peut avoir un réseau d'une trentaine de personnes impliquées à des degrés divers. Les opérationnels, il a fallu les accueillir, les héberger, les transporter, les faire passer. La grande inconnue que l'on a pour l'instant, c'est le parcours des terroristes. On a trouvé un passeport syrien, alors est-ce que c'est quelqu'un qui est venu de Syrie ou pas, ou est-ce encore un coup monté? On n'a pas pu établir si c'est un commando formé uniquement sur le territoire français. Ont-ils fait un séjour un Syrie ou en Irak d'où ils seraient revenus? Il est difficile de se prononcer mais il est certain que les opérationnels ne vont pas tout faire et ont besoin d'aide pour avoir les armes, les voitures, etc. On peut donc légitimement penser qu'un réseau logistique a prêté son concours.
Depuis samedi soir, une filière belge est pointée du doigt.
Je sais qu'habituellement, les armes viennent de Belgique. Par le passé, Mehdi Nemmouche était en Belgique et les armes viennent apparemment de là. Quand on regarde les Coulibaly, ce sont souvent les armes qui viennent de Belgique. Mais elles auraient aussi pu être importées en France. Historiquement, le GIA était aussi bien implanté en France qu'en Belgique. En 1995, le groupe d' Ahmed Zaoui a été neutralisé à Bruxelles. Ali Touchent participait à ce groupe et il est venu en France pour mettre en place le réseau terroriste. Moi qui était en poste en 1998, quand on a démantelé le réseau préparant des attentats lors de la Coupe du monde, on a mené une vaste opération avec la Belgique. Au mois de mars 1998, la Belgique a arrêté des gens qui étaient impliqués dans la préparation de cet attentat. En réalité, l'ensemble des pays européens sont contaminés par cette mouvance, donc ce n'est pas surprenant qu'on ait chez nos voisins des gens qui soient liés à ces terroristes.
Cette internationalisation du terrorisme n'est-il pas un échec de Schengen et des frontières ouvertes?
Schengen facilite la circulation des terroristes, ça c'est vrai, mais je vais vous dire, avant Schengen, ils circulaient aussi facilement. Moi qui ai travaillé avant et après Schengen, quand je vous parle des attentats de 1995, les terroristes se déplaçaient facilement en Angleterre, en Allemagne, en Belgique, en Suisse, en Italie. Après Schengen, ils se déplaçaient encore plus facilement dans tous ces pays. On peut mettre sur le dos de Schengen beaucoup de choses, mais Schengen n'est pas responsable de tout. Le professionnalisme de plus en plus grand des terroristes fait qu'ils s'adaptent à toutes les failles des dispositifs qui existent dans nos pays européens. Des pays démocratiques de libre circulation, ainsi de suite.
En Belgique comme en France, l'armée est sur les points sensibles. Cela n'a rien empêché. Est-ce l'échec de plans comme Vigipirate?
Ils frappent ailleurs. Ils ne sont pas plus stupides que vous et moi. En 2012 à Toulouse, Mohammed Merah a assassiné des juifs et des militaires, donc on protège la communauté juive et les militaires. Il y a eu des policiers tués, donc les policiers prennent aussi des mesures. Il y a des journalistes, on protège les journalistes. Ces catégories de population qui étaient ciblées sont bien protégées, pas les civils. D'autre part, les civils ne sont pas considérés comme tels par les terroristes, mais comme des militaires, car ils estiment que ce sont des enfants de la France qui, par leurs impôts, contribuent à ce que l'armée française puisse les attaquer en Syrie, en Irak, au Sahel. Donc tous les Français, quels qu'ils soient, sont ce qu'on appelle des kafirs, des mécréants, et il faut les tuer. Ils ne font pas de différence. Que vous soyez militaire, juif, chrétien, musulman, dès lors que vous êtes sur le territoire français, vous êtes condamné à mourir.
Quelles sont les mesures de sécurité les plus utiles à partir de ce qui vient de se passer?
Nous sommes très vulnérables et nous allons continuer à l'être, malheureusement. Le dispositif Vigipirate qui est complété par le dispositif Sentinelle avec 7000 hommes de troupe est dissuasif. Mais ce sont des gens qui n'ont pas peur d'être dissuadés, ils s'en foutent puisqu'ils veulent mourir. On est face à un adversaire auquel on n'est pas préparé. Ces gens-là, vous mettez 20000 hommes dans les rues, ils s'en foutent. On aurait pu penser qu'ils frappent sur les Champs-Elysées et bien non puisqu'ils vont frapper au Stade de France et dans quelques lieux publics comme le Xe et le XIe, fréquentés par beaucoup de gens mais que l'on ne considérait pas comme cibles potentielles. Ils ont une adaptabilité face aux mesures que nous prenons et ils arrivent à nous contourner en permanence.
Ils ont toujours une longueur d'avance.
Bien sûr, et ils l'auront toujours. On n'a pas la capacité d'avoir autant de personnes armées que l'on voudrait, on n'a pas des services en suffisance et donc on doit travailler en faisant des choix, là est toute la difficulté alors que nous avons des milliers voire plus de dix mille objectifs potentiels à prendre en charge.
Qu'est-il possible de faire en terme de prévention?
Détruire Daech en Syrie et en Irak. Le gros problème, c'est l'endoctrinement, et comme on n'a pas un discours adapté, ils vont continuer à endoctriner. La réponse, pour mettre fin à ça, c'est la destruction de Daech. Si on ne le fait pas, cela va se poursuivre malheureusement, car les services de sécurité ne pourront pas arrêter des gens en permanence et empêcher des attentats, c'est impossible.Tous les chefs d'État ont apporté leur soutien à la France, maintenant est-ce que les États étrangers, même Européens, les plus proches de nous, sont prêts à envoyer des troupes en Irak? Et même la France? Je crois que malheureusement, ce n'est peut-être pas la meilleure, mais c'est la seule solution.
Que peut-on encore améliorer en terme de renseignement?
L'amélioration, c'est la création d'une task force entre tous les services qui ont en charge la lutte contre le terrorisme. Il y a encore un éparpillement en France. On a bien créé une direction générale des services de la sécurité intérieure, mais elle n'est générale que de nom, car elle n'est pas la seule. A côté d'elle, vous avez à Paris une direction du renseignement de la Préfecture de police qui couvre Paris et trois départements, qui relève du Préfet de police. A côté de ça, on a aussi, à Paris, une section terroriste judiciaire qui relève du Préfet de police, on a une centrale de renseignement territorial, les anciens RG, qui relève de la Police nationale, et puis les gendarmes. Si vous voulez, on a une multiplicité d'organisations que l'on doit coordonner. La coordination, c'est la réponse à l'échec. La meilleur des solutions, c'est intégrer tous ces gens dans une structure que moi j'ai tendance à appeler task force, une force de frappe pour ne pas avoir une multiplicité de chefs, de services et d'objectifs, mais une unité avec un chef et un cap. Plutôt que d'avoir des multiples objectifs que chacun suit, même si on a une coordination, ce à quoi je ne crois pas beaucoup après 21 ans dans la lutte anti-terroriste.
Peut-on rêver un jour d'une Europe de l'anti-terrorisme?
C'est concevable si c'est une Europe fédérale, mais on n'en prend pas le chemin, et pour qu'on y avance, il faut un droit et une procédure pénale européens, donc vous voyez qu'on est loin d'y arriver.
En France, on entend des voix, notamment du côté des Républicains de Nicolas Sarkozy, disant qu'il fallait incarcérer les 4000 personnes fichées dans le cadre de la lutte anti-terroriste. Est-ce une solution selon vous?
Dans le cadre des dispositions qui ont été prises par le Président de la République, il y a une possibilité d'assigner à résidence ou de mettre en détention administrative des gens. Est-ce que ce sera dix, vingt, trente, cinquante ou mille personnes, on ne sait pas. Ce type de mesure est applicable, c'est une décision politique. Cela permettrait aux services de neutraliser provisoirement des gens sur lesquels on n'a pas de renseignements permettant de les poursuivre judiciairement. Il faudrait aussi que les condamnations soient beaucoup plus lourdes et que les gens aillent jusqu'au bout de leur peine. Tous ceux qui sont condamnés pour association de malfaiteurs écopent de quatre à cinq ans de prisons, et comme ils se comportent bien, ils sortent au bout de deux ou trois ans. Quand ils sortent, ils sont encore dangereux. La solution, c'est de neutraliser tous ces gens et bien sûr Daech, et ne pas avoir en permanence des gens qui sont allés en prison, se sont radicalisés, ont radicalisé d'autres personnes qui reviennent, et c'est un cycle sans fin auquel on n'arrivera pas à mettre fin.