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A Tripoli, dans le nord du Liban, des ouvriers peignent le toit de maisons dans deux quartiers minés par une décennie de combats. La scène est anodine, mais une fois terminé, le travail révèlera un graffiti visible du ciel et portant un mot: paix.

Chaque jour, ces ouvriers montent sur les toits de Bab al-Tebbané et Jabal Mohsen pour terminer le dessin couleur vert pistache.

"On va peindre le mot +salam+ (paix en arabe) sur 85 immeubles, soit une longueur d'1,3 km, pour montrer que les gens d'ici sont pacifiques", confie à l'AFP Omar Kabbani, 34 ans, co-auteur de l'initiative.

Avec son frère jumeau Mohammad, il a mené des recherches pendant trois ans pour déterminer la ville libanaise qui accueillera leur projet.

"Au Liban, on veut la paix", poursuit Omar, alors que le pays est profondément divisé depuis 2005 entre partisans et détracteurs du régime dans la Syrie voisine, ancienne puissance de tutelle.

Au cours de ces dernières décennies, Bab al-Tebbané, le quartier sunnite, et Jabal Mohsen, le quartier alaouite, ont régulièrement été le théâtre d'affrontements violents.

Les tensions ont été exacerbées avec le conflit qui a éclaté en Syrie, où le régime du président Bachar al-Assad, issu de la minorité alaouite, lutte depuis 2011 contre une rébellion majoritairement sunnite.

Les deux secteurs sont séparés par une rue symbolique, appelée rue de Syrie.

Paix, 'un mot merveilleux'

A Tripoli, les deux quartiers ont été dévastés par les combats. Les façades affichent encore des centaines d'impact de balles, et les tirs d'obus ont rendu certaines maisons totalement inhabitables.

La situation s'est calmée depuis deux ans. Mais les portraits des combattants tombés lors des dernières violences sont encore visibles sur les murs.

Pour les deux frères, il était important que les peintres participant au projet soient originaires des deux quartiers.

"Tous les travailleurs habitent ici, ils ont vécu le conflit, certains se sont fait tirer dessus", précise Omar.

Les deux frères reconnaissent toutefois les limites de leur initiative: rien n'est prévu pour effacer les cicatrices des combats, ou véritablement sortir les deux quartiers de la pauvreté dans laquelle ils sont plongés.

Ils ont toutefois choisi un type de peinture imperméable qui protège les habitations des infiltrations en temps de pluie, et qui renvoie les rayons du soleil, favorisant ainsi la fraîcheur des appartements.

Et avant de peindre, il a fallu nettoyer les débris et les déchets qui jonchaient les terrasses.

"Dix jours rien que pour enlever toutes les poubelles des toits - il y avait des rats et nous avons dû les chasser, ce n'était pas facile", indique Omar.

Les initiateurs du projet ont dû obtenir la permission des habitants pour peindre les terrasses, certains réfractaires changeant d'avis en les voyant nettoyer les toits.

Walid Abou Heit, né à Bab al-Tebbané, a rejoint l'initiative après en avoir entendu parler auprès d'une ONG libanaise, March, qui a mené des projets de réconciliation et de réhabilitation dans les deux quartiers.

Le jeune peintre de 29 ans travaillait autrefois dans une entreprise de produits laitiers, mais a perdu son emploi à cause des violences qui ont entravé les déplacements des habitants.

"C'était très difficile quand les combats ont éclaté", lâche-t-il. "Le quartier a été plongé dans les ténèbres. Les gens ont arrêté de venir ici."

Avec d'autres travailleurs, il monte à pied les sept étages d'un immeuble, transportant de lourds pots d'une peinture verte fluorescente, qu'il commence à étaler. Ses mains et ses bottes se retrouvent rapidement tâchées.

"Ce projet est génial", s'enthousiasme-t-il, la main en visière pour se protéger du soleil.

"Le mot paix, c'est un mot merveilleux (...) on ne l'avait pas vu depuis très longtemps, maintenant il est de retour".